La maison de l’anxitecte

© Éric Gauthier 1999
publication originale dans Solaris #130
(fichier PDF pour liseuses électroniques, téléphones intelligents et autres bestioles)

Ce que vous devez savoir :

Mon roman Montréel, publié en 2011, a ses racines dans cette nouvelle dont l’action se déroule en Angleterre au XVIe siècle. « La maison de l’anxitecte » fut ma première publication professionnelle; elle m’a valu le prix Solaris en 1999. Je n’avais pas prévu revisiter cet univers plus tard. C’est en 2003, durant l’élaboration de mon premier roman, qu’une idée m’est tombée dessus : prendre le monde établi dans « La maison de l’anxitecte », effectuer un fast-forward jusqu’au XXe ou XXIe siècle, traverser l’Atlantique, et explorer le Québec fantastique qui en découlerait. J’en ai ressenti un double frisson : un frisson de ravissement, d’abord, devant toutes les possibilités qui s’ouvraient soudain, suivi aussitôt d’un frisson d’épouvante à l’idée du travail que ça représenterait. J’ai laissé mijoter l’idée en attendant de me sentir prêt.

Maintenant que Montréel existe sur papier, je vous offre cette première incursion dans l’univers des anxitectes. Sachez que, pour écrire Montréel, j’ai dû tordre un peu certains faits établis dans cette nouvelle. Il vaut mieux être conscient, aussi, que cette nouvelle a été écrite il y a longtemps et que mon écriture s’est raffinée depuis. J’ai été tenté de réviser la nouvelle pour l’amener à la « hauteur » de Montréel, mais je savais que je n’aurais pas pu résister à la tentation de réécrire le texte entièrement… et ce n’aurait plus été, alors, la nouvelle qui a tout lancé. Considérez donc ceci comme une sorte de document historique, une curiosité : outre deux ou trois corrections mineures, le texte offert ici est identique à la version publiée en 1999. Je vous recommande de lire le roman d’abord, si ce n’est pas déjà fait. Si vous lisez tout de même la nouvelle en premier, vous saurez au moins que vous trouverez encore mieux dans les pages du roman.

La taverne était un assemblage précaire de poutres et de planches vermoulues. L’intérieur était misérablement éclairé. Une tête de cerf empaillée avait été montée sur une plaque murale avec une fierté démesurée. Il y avait dans l’air une odeur de vieille sueur, mêlée à un parfum — moins subtil — de vaches et autres bestiaux.

Toutes les tables étant occupées, William prit place au bar et commanda la bière brunâtre que buvaient tous les autres clients. Se prêtant à l’interrogatoire nonchalant du barman, il expliqua comment il était parti de Londres ce matin dans une calèche branlante pour venir travailler ici auprès du fameux maître Russell.

– Ha! Le fameux Russell? Ici, c’est simplement le vieux Russell, et je sais pas pourquoi t’as si hâte de travailler pour lui.

– Vous semblez pas le porter dans votre coeur. Quel genre d’homme est-il?

Le barman commença à lui expliquer et tous les autres clients vinrent s’en mêler. C’était un homme malsain, lui expliqua-t-on; il était mage et pouvait parler aux morts. Il habitait une maison étrange juste au-dehors du village et on disait que les lois de la nature ne s’appliquaient pas toujours entre ses murs. William écouta tout ça, impressionné.

– Mais qu’est-ce qu’il fait, au juste? On m’a dit que c’était un… un anxitecte, je crois?

– Ha! Oui, c’est comme ça qu’ils aiment se faire appeler.

Le barman leva un doigt en l’air, déclamant d’un ton sarcastique :

– Ils sont les architectes de l’anxiété, qu’ils disent; ils cherchent le mariage harmonieux de la peur et de la pierre! Ils en discutent pendant des heures. Maudits trafiquants de maisons hantées! Je pense que ça a commencé avec les quartiers de Jeanne la Folle.

– Qu’est-ce que vous voulez dire par là?

– C’est vrai, t’es un peu jeune pour t’en souvenir… C’était avant qu’Henri VIII marie la reine actuelle. Son père avait trouvé deux Espagnoles pour épouser lui et son fils. Jeanne, l’aînée, ne s’était pas remise de la mort de son ancien mari, et insistait pour que son cadavre la suive partout. Henri père avait accepté de lui bâtir des quartiers avec un tombeau en plein milieu pour loger le macchabée. Tu te rends compte? La pauvre s’est tuée avant que le mariage ait lieu, et c’est sans doute mieux comme ça. La promise d’Henri fils — une dénommée Catherine, je crois — a pris ça comme un mauvais présage et a annulé son mariage.

– Et les anxitectes là-dedans?

– C’est Throckton, un vieux fou de la région, qui avait obtenu le contrat pour le tombeau. Ça l’a inspiré. Il a fait quelques cathédrales macabres pour Henri VII, puis pour Henri VIII après la mort du père. Il a aussi fait des demeures pour une poignée de riches qui voulaient impressionner leurs invités. Ça s’est répandu depuis ce temps-là, mais les anxitectes viennent encore presque tous d’ici. C’est un peu une spécialité régionale, le Seigneur nous garde… Et toi, qu’est-ce que t’as à voir là-dedans?

William s’éclaircit la gorge et, question de gagner un peu de sympathie après un si mauvais départ, se lança dans le récit de sa dernière mésaventure.

Quelques années plus tôt, un de ses jeunes cousins s’était découvert un talent pour la magie, pour l’illusion en particulier. William entreprit de l’aider à exploiter ce talent. S’ensuivirent une série de tours pendables et menus vols. Ceux-ci n’étant guère satisfaisants, ils entreprirent quelque chose de plus ambitieux.

Ils montèrent bientôt un petit théâtre clandestin. De nombreux ouvriers en vinrent à visiter régulièrement la « salle de spectacle » que les deux cousins avaient montée dans une grange abandonnée. À la tombée de la nuit, le plus jeune y conjurait pour leur amusement des visions de héros, d’êtres des contrées lointaines (l’éléphant, la leucrotta, les hommes à tête de chien de la Guinée), et surtout de femmes aux proportions fort improbables. Ce que faisaient ces femmes illusoires dépassait l’entendement, l’imagination adolescente du jeune mage n’ayant guère de limites.

Ce fut fort lucratif tant que ça dura. C’est leur succès qui fut leur perte. La femme d’un ouvrier dût s’interroger sur les absences de son mari, ou le curé sur les loisirs de ses brebis. Un soir William vit la représentation interrompue par deux gardes municipaux. Il se sauva sans hésitation, sachant que son cousin, si versé en illusions, saurait bien s’en tirer tout seul. Peine perdue. Il réussit bien à se rendre chez lui sans qu’on l’y suive, mais l’un des spectateurs dut trahir son identité. William se réveilla le lendemain au son des coups frappés à la porte de la demeure familiale. Il entendit bientôt une voix expliquer à son père comment il avait compromis l’intégrité morale de ses concitoyens par des spectacles honteux, et ainsi de suite.

Son cousin s’en tira plutôt bien. Henri VIII, ouvert aux nouvelles idées, voyait dans l’émergence de la magie des avantages autant sociaux que stratégiques. Pour cette raison, les jeunes mages anglais étaient suivis par l’État, qui les traitait avec indulgence dans l’espoir qu’ils se rendent utiles un jour. C’est surtout William qui fut blamé pour avoir exercé une mauvaise influence sur son cousin.

Le père de William, attristé par un tel comportement, décida d’envoyer son fils travailler hors de la ville, question de le punir et de faire en même temps son éducation. Lui-même était un charpentier réputé; un bon client le référa à un contremaître du Nord qui cherchait à employer un jeune homme pour lui servir de bâton de vieillesse. William se trouva vite engagé, malgré lui, pour une période d’un an.

– Et c’est ainsi que je me trouve parmi vous aujourd’hui, dit William en terminant.

Le barman, amusé, lui tendit un autre verre de son horrible bière. Puis William partit rencontrer son nouvel employeur.

* * *

Quand William vit enfin la maison de l’anxitecte (lointaine, aperçue par la vitre sale de la calèche), il eut l’impression qu’elle le regardait. Ça n’était rien d’extraordinaire en soi : enfant, il avait vu des visages partout. Il suffisait de deux fenêtres élevées de part et d’autre d’une porte pour qu’il s’imagine deux yeux au-dessus d’une bouche béante. Non, la maison accroupie sur cette colline isolée était une toute autre histoire. Son arrangement asymétrique de fenêtres en rosette évoquait les yeux d’une araignée posant sur la calèche et ses chevaux un regard affamé.

L’attelage gravit la colline et s’arrêta devant une porte massive couverte d’entrelacs en fer forgé. William descendit et vit la porte s’ouvrir silencieusement avant même qu’il puisse cogner. Il entendit derrière lui le départ hâtif du cocher. Il considéra un instant de prendre la fuite, puis laissa échapper un soupir de résignation et entra rencontrer son nouvel employeur. La porte se referma d’elle-même derrière lui.

Il n’y avait pas de vestibule. Devant lui s’étendait un couloir sombre. Il avança lentement et vit des petites lampes accrochées aux murs s’allumer sur son passage. Il était presque impressionné.

Les lampes étaient espacées irrégulièrement et placées tantôt à gauche, tantôt à droite. Chacune éclairait un tableau exécuté dans des tons sombres et terreux. Le premier tableau consistait en un petit groupe de huttes près d’une rivière. Le deuxième montrait au même endroit les débuts d’un village : un éparpillement de maisons précaires faites en bois. Une habitation à l’écart s’accrochait au flanc d’une colline.

William constata que le couloir allait en rétrécissant.

Les peintures suivantes montraient diverses scènes de misère : des agriculteurs labourant une terre pauvre, veines et tendons saillant sur leurs bras; une fillete à l’air hagard portant un seau pesant; un nourisson mort dans son berceau, mains posées sur la poitrine comme n’importe quel gisant. William se sentait mal à l’aise. Il y avait un bourdonnement dans ses oreilles, comme une chorale de voix graves. Le couloir s’était mis à serpenter et les murs ne cessaient de se rapprocher. Ils reflétaient drôlement la lumière; William en toucha un et le trouva moite, comme en sueur.

Il songeait sérieusement à faire demi-tour quand il entendit une voix près de l’entrée :

– Il y a quelqu’un?

William se nomma et rebroussa chemin jusqu’à l’entrée. Un pan de mur, monté sur des charnières bien cachées, révélait maintenant un passage secret. Un vieil homme l’y attendait, enfoncé dans un gros fauteuil monté sur roues. William s’expliqua :

– Je viens voir le maître Russell…

– C’est moi. Excuse-moi de ne pas être arrivé plus tôt : ma vitesse est un peu limitée, comme tu vois. J’espère que la mise en scène ne t’as pas trop intimidé.

– Pas trop… C’est quoi, au juste?

– Ça raconte une histoire, si on veut. Les débuts du village, la misère de mes ancêtres, puis les débuts de l’anxitecture. C’est surtout pour impressionner les clients quand ils viennent pour la première fois. Le passage secret m’évite de subir tout ça chaque fois que j’entre chez moi. Suis-moi…

Le passage débouchait sur le salon. Russell expliqua qu’il avait déjà préparé un souper rudimentaire. Tous deux s’installèrent à table, William écoutant pendant que son employeur lui parlait du village, de l’anxitecture et de ses tâches pour l’année à venir.

William était un peu déçu : il s’était attendu à plus. Il y avait peu de mages dans le monde, et le fait qu’il en naissait de plus en plus ne les rendait pas moins inquiétants. Les gens commençaient à peine à s’habituer à la présence croissante des forces magiques dans le monde. Quiconque était capable d’utiliser ces forces revêtait donc une aura de mystère. Même le cousin de William donnait l’impression troublante d’en savoir trop pour son âge.

Russell, lui, faisait plutôt penser à un grand-père manqué. Il était sans doute l’exception à la règle.

Sa maison, il faut le dire, était quand même un fin spécimen de son art. Partout, la fréquente asymétrie et l’utilisation d’angles qui semblaient droits mais ne l’étaient pas tout à fait contribuaient à désorienter subtilement le visiteur. Du plafond du salon pendait un chandelier de métal tordu. La plupart des meubles étaient portés par des pattes griffues. Les planchers étaient censés craquer bruyamment sous le pied d’un homme mauvais. L’anxitecte disait avoir attrapé plus d’un voleur de cette manière.

Puis il y avait la surveillance nocturne, que William découvrit cette nuit-là. De son lit il eut l’impression d’être observé. Il se leva, marcha jusqu’à la porte et vit par le trou de la serrure un oeil qui le regardait. Une fois remis de son choc, il ouvrit la porte pour découvrir un unique globe oculaire flottant dans le couloir. Plus loin une demi-douzaine d’yeux émergeaient du plancher comme des bulles de la bouche d’un noyé. Quelques-uns de ces yeux l’observèrent un instant, puis se dispersèrent de par le reste de la maison. William resta seul avec l’oeil à sa porte et tenta d’en soutenir le regard sans paupières. Il renonça vite et retourna se coucher, quelque peu ébranlé.

* * *

C’est ainsi que William Oxfrey, vaurien accompli, fils de Londres, devint bonne à tout faire. Une semaine passa, puis une autre. Entre deux corvées, il écoutait avec un intérêt décroissant les leçons du vieux Russell. Il feignait quand même un certain enthousiasme, désireux qu’il était de ne pas vexer celui qui payait son salaire.

– C’est très important, vois-tu, d’établir un thème et de le soutenir, dit l’anxitecte tout en se propulsant tant bien que mal vers son bureau.

Ses jambes étaient maigres et difformes, mais le fauteuil roulant lui permettait d’utiliser ses bras encore vigoureux pour se déplacer. Pour se faciliter la vie, il s’était fait bâtir une demeure n’ayant qu’un seul vaste étage. Vers la fin de la journée, quand il commençait à fatiguer, c’est William qui le poussait d’un bout à l’autre de la maison. Demain, ils devaient se rendre au village voisin. Il lui faudrait alors hisser cet engin à l’arrière de la calèche et le redescendre une fois rendu à destination. William détestait ce fauteuil.

– Regarde ce plan, par exemple. Le comte de Salisbury veut du celtique? Je lui donne du celtique.

William fit semblant d’étudier le parchemin pendant que Russell lui parlait de vitraux en triskèle, de visions de bataille et d’alcôves contenant les instruments guerriers des ancêtres du comte. Derrière un regard faussement attentif, il composait mentalement le menu du souper. Il faisait tout ici : les repas, le jardinage, l’époussetage… sans oublier la vaisselle. Non seulement Russell mangeait-il avec couteau et fourchette, mais il avait aussi des cuillères qui tranchaient (pour les mollusques) et des couteaux qui ne tranchaient pas (pour le beurre). Rien de trop beau pour l’anxitecte. Ce dernier continuait encore :

– … bon, il est mort de ses blessures après la bataille, mais ce n’est pas ça l’important.

– C’est quoi, l’important?

– L’important, vois-tu, c’est de donner au visiteur l’impression d’être devant un passé riche, violent, noble et exemplaire. Après avoir parcouru le couloir d’entrée et assisté au petit théâtre que je lui prépare, le visiteur doit se trouver empreint de respect envers les redoutables descendants de ce valeureux Celte.

– Et en particulier le comte de Salisbury : petit, bedonnant, et porté à claquer des mains et à s’exclamer comme une femme quand il est content, dit William en souriant.

Il prit une voix de fausset :

– Oh! Mais c’est fabuleux!

Le vieux Russell posa sur lui un regard très sérieux, puis pouffa de rire. William, attendant qu’il se remette, rumina encore sa déception. Cet être devant lui n’avait rien du sinistre personnage qu’on lui avait décrit au début. Il était, en fait, aussi banal qu’on puisse l’être dans une telle profession. De tous les dangers qu’eût pu craindre William, c’était l’ennui qui s’annonçait le pire.

* * *

Ce soir-là, William aida son employeur à se mettre au lit puis se traîna jusqu’à la taverne. Tous les habitués y étaient; il passa le reste de la soirée à écouter leurs histoires de bétail et de petits scandales de campagne. Lui-même leur raconta un de ses exploits imaginaires dans la grande ville de Londres, et leur fournit quelques autres détails savoureux sur sa vie dans la maison sur la colline.

Personne n’avait vraiment eu l’occasion de connaître le vieux Russell. La bonne qui avait précédé William ne venait au village que pour faire les emplettes, et elle ne disait jamais rien au sujet de son employeur. William, plus loquace, avait gagné en popularité en racontant des potins sur Russell. La banale réalité n’aurait intéressé personne; William dut inventer beaucoup. Il avait raconté une fois que chaque soir à minuit Russell se postait derrière le grand vitrail au coin de la maison et observait le village en marmonnant tout seul. Depuis, quand arrivait minuit, tous les regards dans la taverne se tournaient vers la maison de l’anxitecte et les plus superstitieux faisaient rapidement leur signe de croix.

L’alcool coulait librement ce soir-là, car les récoltes étaient bonnes. William but plus qu’à l’habitude. Quand tous les clients furent partis il resta quelque temps à parler avec Lucy, la serveuse. Elle l’écouta patiemment se plaindre de l’humidité, de l’ignorance des paysans et de l’absence de divertissements; elle l’écouta encore lui parler de Londres et du jour où ils y partiraient tous deux. Parfois elle le laissait glisser la main sous sa blouse. Ce soir il rentra bredouille.

Il s’écroula en chemin, étourdi par la boisson. Le sol étant fort confortable, il décida d’y rester. Il s’éveilla au lever du soleil avec une soudaine conviction : son destin était à Londres. Son sommeil l’avait bercé de visions prophétiques où il vivait à son propre compte dans un quartier bourgeois de Londres. Tout lui avait semblé si vrai : c’était sans nul doute une vision du futur. Mais comment allait-il en arriver là?

* * *

Le lendemain était jour de rencontre. William se leva tôt, assez tôt pour voir les yeux terminer leur ronde nocturne. Il avait fini de se raser quand le coq chanta. C’était une bête d’âge avancé achetée au fermier voisin; son cri, résonnant dans cette maison biscornue, apportait une touche surprenante de normalité. Une fois de plus William chargea le lourd fauteuil dans la calèche. Cette fois-ci, l’auberge de la ville voisine servait de lieu de rendez-vous.

Tous les jeudis, le vieux Russell rencontrait ainsi son plus proche collègue, un dénommé Brown. C’était un homme pansu à la barbe décimée par quelque maladie. Pas question, bien sûr, que ces deux-là se rencontrent dans l’une ou l’autre de leurs demeures. Il était coutumier de ne recevoir dans de telles maisons que des subalternes (pour les intimider) et des clients (pour les impressionner). De plus, un bon anxitecte pourrait bien tirer des secrets lucratifs de la maison d’un compétiteur.

De compétition, il était souvent question, mais les deux hommes n’en demeuraient pas moins amis. Chacun prenait cependant un plaisir pervers à ridiculiser les opinions et les pratiques de l’autre. Ce jour-là ne fit pas exception. La calèche arriva à l’auberge, Brown vint aider à décharger le fauteuil, et Russell y était à peine installé que les deux anxitectes avaient déjà trouvé un sujet de désaccord. Ils prirent place à une table près de l’entrée et William tenta vaillamment de suivre la conversation. Il s’endormit presque, jusqu’à ce que la voix de Brown, haussée soudain, le réveille pleinement :

– Et le client, dans tout ça? Faut lui donner ce qu’il veut, pas lui imposer tes idées abstraites!

– Mais ça va à l’encontre de notre art! Apprivoiser la peur de l’inconnu en l’intégrant à l’architecture, ça ne te dit rien, ça? Et explorer les effets du bâtiment sur l’esprit humain? Prends la maison Throckton, par exemple…

– Ne me parle pas de cette damnée baraque! Ne penses-tu pas que le client aurait préféré un concept plus traditionnel? Sauf tout le respect que je lui dois, eh bien, Throckton ne savait pas ce qu’il faisait cette fois-là. S’en prendre à une maison hantée! Il aurait dû laisser les morts en paix.

– Mais les morts auraient pu se rendre utiles… Enfin. C’était une étape logique; il essayait d’avancer notre art. Et ça aurait pu marcher! T’as lu ses notes, toi aussi. Ça frôle le génie!

– Ça frôle la folie, oui! Tu crois qu’on aurait une si mauvaise réputation si des gens comme vous n’étaient pas obsédés par « l’avance de l’art »? Quand Henri VIII lui a offert tous ces gros contrats, ça n’avait rien à voir avec l’Art. C’était surtout pour emmerder le Pape en engageant un mage.

– Peu importent ses intentions! C’est le résultat qui compte. Tiens, tu m’as assez nargué : donne-moi deux ans, et je te prouverai que j’ai raison. J’appliquerai les découvertes de Throckton, et j’en ferai une pratique respectée et lucrative.

– Oh oui? En deux ans? Je te prends au mot. Dépêche-toi!

* * *

Le dimanche ils partirent en expédition vers la maison Throckton. Le paysage en chemin était d’une monotonie sans égale. William entretenait la conversation :

– Qu’est-ce qui est arrivé au juste avec cette maison?

– Tu n’en sais rien?

– J’ai bien entendu le nom « Throckton » quelques fois, mais les gens n’aiment pas en parler, on dirait.

– Ils ont la mémoire longue, au village. Certains ont perdu leur père dans l’incident. La plupart des gens à l’époque n’auraient pas osé toucher à cette maison, mais certains avaient trop besoin d’argent… et Throckton payait bien.

– Mais qu’est-ce qu’il essayait de faire, exactement?

– Eh bien… As-tu remarqué comment les parois d’une vieille maison sont souvent inégales? Les murs ne sont pas tout à fait parallèles, les planchers sont en pente… Throckton pensait qu’il y avait là un effet subtil, mais cumulatif. Il avait étudié de nombreuses maisons hantées et remarqué que dans bien des cas, les arêtes des murs, planchers et plafonds semblaient converger vers un ou plusieurs points bien précis. Il croyait que si on comprenait cette géométrie on pourrait influencer, voire même susciter des phénomènes… hors nature.

– Et c’est pour ça que je manque une belle journée de pêche?

– Si je pouvais comprendre exactement ce qui s’est produit dans cette maison, ça vaudrait bien une centaine de tes journées de pêche. Vois-tu, c’était une maison hantée depuis longtemps; quand j’étais enfant ma grand-mère me racontait toutes sortes d’histoires effroyables à son sujet. Throckton s’est mis en tête d’en contrôler les… manifestations, disons, et d’y confiner les fantômes à une aire précise. Il l’aurait rendue habitable! Pour ça il a ajouté une aile et déplacé plusieurs murs en espérant que le tracé final stabiliserait les manifestations. Il a dû mal calculer… On dit qu’un soir il y a eu comme un effroyable grincement et que toutes les fenêtres ont éclaté. Après, plus un son. Des travailleurs qui sont rentrés le lendemain matin ont trouvé sur le site des outils, des chariots pleins de planches, quelques notes de Throckton, mais aucun des travailleurs de la veille. Throckton aussi avait disparu. Quelques collègues ont visité les lieux depuis sans rien y comprendre. Personne d’autre n’a osé s’en approcher.

– Y a rien qui vous fait peur, à vous et à vos collègues?

– Cette maison me fait peur. Mais elle me fascine, aussi…

Après une demi-heure à écouter tourner les roues de la calèche, ils arrivèrent enfin à une maison fort ancienne. Deux lucarnes s’élevaient à chaque bout de la façade, qui faisait trois étages. L’aile gauche en faisait deux, de même que l’extension à l’arrière qui s’étalait à un angle inattendu. L’aile droite se terminait abruptement : il était clair qu’elle était plus longue autrefois et que la majeure partie s’en était effondrée. Un mur plus récent fermait la brèche. Un arbre énorme poussait penché devant la maison, comme s’il n’attendait qu’un signal pour s’abattre sur elle.

William passa le reste de la journée à pousser le fauteuil roulant sur le sol inégal pendant que Russell prenait d’innombrables croquis. Ils arrêtèrent une heure pour avaler quelques bouts de pain accompagnés de fromage et de légumes marinés. Puis le manège reprit. William s’ennuyait à mourir.

Un léger malaise le gagna à mesure que le ciel s’assombrissait. Suivant les instructions de Russell, il prenait des mesures d’angles et de longueurs tout en essayant d’ignorer la lente chute du soleil.

– Est-ce qu’on rentre bientôt?

– Pas tout de suite. Il me reste une chose à voir. Aurais-tu peur, par hasard?

– Non, pas du tout. J’ai hâte d’aller souper et de me reposer les pieds.

– Tu as raison d’avoir peur, tu sais. Cette maison peut être dangereuse la nuit tombée.

– Le soleil est presque couché, justement…

L’anxitecte prit soudain un ton plus urgent :

– C’est vrai. Écarte-toi de là.

– Quoi?

Il était devant l’aile détruite de la maison. L’anxitecte lui fit signe :

– Viens ici, et éclaire-moi avec la lampe.

William s’exécuta :

– Ça va comme ça? Qu’est-ce qui se passe?

– Attends. Tu vas voir.

Le soleil s’éteignit bientôt. La noirceur s’épaissit. William, à bout de patience, se mit à bâiller — et resta figé ainsi, bouche bée, les yeux soudain grand ouverts. Au début il ne vit qu’un genre de contour mais peu à peu des détails devinrent visibles. Une aile spectrale s’était ajoutée à la maison, là où il s’était tenu dix minutes plus tôt. Toute la portion effondrée s’esquissait maintenant dans la nuit avec une délicatesse de toile d’araignée. Il voyait au travers de ces murs vaporeux des tableaux, des lustres, des meubles, un lit à baldaquin dix pieds au-dessus du sol. S’il regardait assez lontemps, il lui semblait y voir des silhouettes bouger. Il s’aperçut que sa bouche était sèche quand il s’adressa à son employeur :

– Est-ce qu’on peut s’en aller, maintenant?

– Pas encore. Rapproche la lampe.

Tous deux restèrent une heure encore, Russell faisant d’autres croquis alors que William le conduisait sans un mot autour de l’aile couleur de lune.

* * *

L’anxitecte recevait le comte de Salisbury pour souper ce soir-là. William, ayant préparé le repas, prit son assiette et s’embarra dans sa chambre pour y réfléchir. Ces histoires de maisons hantées le rendaient franchement inconfortable. Il y avait quelque chose de malsain dans l’intérêt que Russell y portait. William entendait plus que jamais l’appel de Londres. Il planifiait son retour depuis quelque temps déjà. Il y avait le voyage lui-même, mais aussi la question du logement une fois rendu : plus question de retourner chez son père.

Deux heures avaient passé quand William entendit partir le client. Bientôt le vieux l’appela et William, ne voulant pas éveiller de soupçons, alla le rejoindre pour boire une coupe ou trois, comme à chaque dimanche. Tous deux s’étaient découvert un goût commun pour les vins que les soldats du roi, depuis la conquête de la France, rapportaient régulièrement du pays vaincu.

Ce soir encore, William alla s’asseoir dans le salon et remplit sa coupe. Russell avait l’air excité : on voyait à son teint rougeaud qu’il ne l’avait pas attendu pour entamer le vin.

– Mais le plus incroyable…

L’anxitecte gesticulait tout en parlant; de sa coupe volaient des gouttes qui étincelaient à la lueur des chandelles. Il posa sa coupe, puis continua.

– Le plus incroyable, tu sais c’est quoi?

– Quoi?

– Elle change encore. J’ai pris beaucoup de mesures il y a deux ans; pas aussi complètes que celles d’aujourd’hui, mais très précises… Il n’y a pas de doute : les angles ont changé depuis deux ans, et ce n’est pas seulement dû au vieillissement.

William considéra cette information en silence, puis il remplit sa coupe et dit :

– Ça me plait guère, vos histoires d’angles. Je serais plus à l’aise si j’avais jamais à revoir cette maison.

Russell prit une longue gorgée et le contempla d’un air un peu triste :

– Je comprends pourquoi tu manques d’enthousiasme. On t’a forcé à venir ici m’aider… mais s’il te plaît montre un peu de bonne volonté. Tu pourrais être témoin ici de découvertes dont le commun des mortels ne saurait même pas rêver. Avec les données que je compte récolter à l’intérieur de la maison…

– Parce que vous voulez y entrer, aussi? J’ai pas l’intention de finir comme Throckton et ses pauvres travailleurs.

– Mais voyons! Les risques sont beaucoup moindres. Nous irons strictement en observateurs, sans toucher à rien. Et nous irons de jour.

– Ça me rassure pas beaucoup.

– Je m’attendais bien à ce que tu manques d’enthousiasme. Si ça peut t’aider, dis-toi bien qu’il y a une prime pour toi là-dedans. Le comte vient de me remettre une avance substantielle. Je t’en réserve une portion. J’espère qu’ainsi tu me pardonneras de te traîner dans des endroits peu recommendables.

William bredouilla quelque remerciement et, durant le reste de la conversation, cacha ses pensées agitées derrière un masque jovial. Il lui venait soudain des idées dont il n’était pas très fier.

* * *

Le lendemain matin vit William repartir avec son employeur vers la maison Throckton. Le trajet fut long et morne. William tenta bien d’apprendre à Russell quelques chansons de beuverie, mais le coeur n’y était pas. C’était comme si, projetée par le soleil encore bas, l’ombre de la maison Throckton était déjà sur eux.

Quand ils mirent pied à terre William reprit espoir. L’édifice, vu ainsi en plein soleil, n’était plus si sinistre. Restait à espérer que les fantômes y soient tous endormis. Écoutant distraitement les instructions de l’anxitecte, il poussa le fauteuil autour de la maison pour une rapide inspection. Puis ils entrèrent.

Un petit vestibule à l’entrée arborait encore des portraits aux regards sévères. William observa un instant les couleurs fanées et les lambeaux de tapisserie puis, à la demande de Russell, ferma la porte derrière eux. Il y avait peu de lumière : les fenêtres étaient petites et peu nombreuses. William poussa le fauteuil roulant le long d’un étroit couloir, sous un plafond poussiéreux en croisée d’ogives. Les saillies du plafond se prolongeaient sur les murs et lui rappelaient des côtes.

– Fait sombre, ici, dit-il.

Sa voix lui sembla bête et fragile en ce lieu. C’était préférable au silence, quand même; il découvrit qu’il ne pouvait pas s’arrêter.

– Vous êtes venu souvent, déjà?

– C’est seulement la deuxième fois que j’entre ici, mais je n’ai oublié aucun détail depuis. Fais attention à la petite table à la sortie du couloir, et contourne la tache de sang.

– Pas de problème! dit-il, faussement jovial.

Le couloir débouchait sur un grand espace circulaire au centre duquel s’élevait un genre de boîte. Des escaliers à gauche et à droite menaient au premier étage, où une balustrade ouvragée marquait un balcon intérieur qui s’avançait dans le vide droit devant les deux visiteurs. William, la tête penchée vers l’arrière pour admirer la balustrade, arqua le cou encore plus et fut pris de vertige à la vue de l’élégante voûte en éventail deux étages plus haut. Il abaissa le regard juste à temps pour voir une tache brune imprégnée dans le parquet.

– Qu’est-ce qui arriverait si je marchais dessus?

– J’en sais rien, mais je ne te le conseille pas. Ne touche à rien qui évoque ceux qui sont morts ici. On ne sait jamais…

– C’est noté. Ça vous rend pas nerveux, vous, tout ça? Moi, je sais que ça devrait pas m’affecter tant, j’ai l’habitude de la magie, mais pourtant…

– « L’habitude de la magie », c’est vite dit. Si tu parles de ton cousin et de ses petites parties d’illusion…

– Non, c’est pas seulement ça. Nous avons souvent essayé de communiquer avec les morts, aussi. Pas étonnant que le curé nous en voulait tant. Mais est-ce que quelqu’un a déjà essayé ici?

– Essayé quoi? D’invoquer les morts? Depuis que ça a mal tourné pour Throckton, personne n’oserait. Tu n’as pas idée à quel point même la magie simple pourrait être pervertie par une maison comme celle-ci. Tiens, pousse-moi vers ce miroir. Doucement.

Le grincement des roues résonnait sous la voûte. Des craquements se faisaient entendre un peu partout : le vent venait de se lever dehors. William, poussant le fauteuil, vit mieux la boîte au centre de la pièce : une structure à cinq côtés, aux arêtes sculptées et polies, et arborant sur chaque face un miroir large de quatre pieds et haut de sept ou huit. Peu importe l’angle, les miroirs ne réflétaient que ténèbres. La voix de Russell le fit sursauter :

– Je crois que Throckton avait conçu cet espace pour y emprisonner les fantômes de la maison. Ça aurait pu réussir.

– Oh, j’en doute pas, j’en doute pas…

William, inconfortable en ce lieu, préférait détourner la conversation vers d’autres sujets :

– Oh, vous savez pas ce que Lucy m’a conté hier!

– Quoi? fit le vieillard, un peu irrité.

– Elle a servi un vieil homme qui était cuisinier à la cour du roi. Il dit — tenez-vous bien — qu’Henri le Huitième veut rompre avec l’Église catholique.

– William?

– Oui?

– Tu peux bavarder tant que tu veux, mais ça ne te sauvera pas d’avoir à visiter le reste de la maison. C’est pour ça que nous sommes venus, et tu ne fais que retarder l’inévitable.

William ouvrit la bouche, la referma sans rien dire puis, avec un soupir, se remit à pousser le fauteuil selon les directives de Russell. Ce dernier lui fit longer les murs et, à plusieurs reprises, tendit une main noueuse pour gratter les dorures écaillées. Ensemble ils explorèrent systématiquement les pièces du premier étage. Russell reprit la parole :

– C’est vrai, ce que tu disais? Au sujet du roi?

– Oui, je crois bien. Apparemment que le Pape a dénoncé encore récemment son mariage avec une magicienne. Disons que sa Majesté n’a guère apprécié la critique.

– Bah, le Pape est typiquement prévisible. C’est toujours le même discours : toute magie qui n’est pas faite au nom de Dieu vient assurément du Diable.

– J’ai souvent vu mon cousin à l’oeuvre, et si ça c’est dû au Diable, alors c’est un bien piètre Diable que nous avons. Non, le roi n’est pas bête : s’il peut convaincre le peuple que la magie est un don divin — comme la beauté ou le talent musical — alors il pourrait peut-être remplacer l’autorité du Pape par la sienne. Pour moi, c’est plutôt clair : le vieil Italien est surtout jaloux parce que tous les meilleurs magiciens sont Anglais.

– J’avoue que ça pourrait tourner à notre avantage… Je devrai me renseigner. Allons, montons au deuxième et finissons cette besogne qui t’énerve tant.

De peine et de misère, William hissa le fauteuil dans les escaliers, puis redescendit chercher le vieillard, qui en comparaison ne pesait presque rien. La lente inspection reprit. William se prit à admirer l’allure des lieux : le mobilier était encore en bon état, et la chambre des maîtres en particulier était splendide. Il allait prendre un chandelier pour mieux l’examiner quand Russell l’interpella.

– Regarde ce mur. C’est tout simplement fascinant. Tu vois comment la peinture ici est écaillée? Regarde ce qu’il y a dessous.

– Je le vois bien. Et alors?

– Tu ne trouves pas que ce bois a l’air jeune? Exposé ainsi, il devrait être tout rongé par les termites. Pourtant il est tout lisse et dur… et je ne saurais dire si c’est du chêne, ou du pin, ou…

– Et qu’est-ce que ça voudrait dire?

– Je crois qu’elle mue.

William laissa échapper un petit rire puis, voyant que le vieillard était sérieux, s’en alla au bout de l’aile gauche contempler les vitraux éclatés. La lumière le réconfortait un peu. Loin derrière lui le fauteuil continuait son grincement cyclique, interrompu occasionnellement par une exclamation de joie ou de surprise. Puis un vacarme brutal l’assaillit.

Il se retourna juste à temps pour voir s’effondrer une partie du balcon qui surplombait la grande pièce centrale. Plusieurs des lattes du plancher avaient cédé, renversant le fauteuil et son occupant. L’anxitecte s’accrochait désespérément au bout de la balustrade; ses jambes pendaient dans le vide. Le fauteuil glissait vers lui sur le plancher incliné.

– William!

Le jeune homme accourut, ébranlé d’entendre la panique dans cette voix d’ordinaire si calme. Il arriva près du plancher effondré puis — hésita. Il aurait peut-être pu atteindre Russell, mais ça semblait risqué. Et… c’était peut-être ce qu’il lui fallait après tout, non? Si c’était son destin qui se manifestait ainsi? Si le vieux mourait, William pourrait rentrer à Londres. Il suffirait d’aller chercher ses bagages, de retourner un instant à la maison de Russell où traînait d’ailleurs le paiement laissé par le comte…

– William! Qu’est-ce que tu attends? Aide-moi!

William, étourdi, fit un pas en arrière. L’anxitecte le fixa soudain dans les yeux et William sut qu’il avait compris. Le regard du vieillard n’était que reproche, et sa voix prit un ton redoutable :

– Sois m…

… mais la balustrade cassa à ce moment là. L’anxitecte tomba sans pouvoir compléter sa malédiction. D’où il était, William ne vit pas l’impact mais ne l’entendit que trop bien. Le fauteuil s’avança encore par à-coups, comme une chose vivante, puis bascula et alla s’écraser avec fracas. Les échos voletèrent un instant sous la voûte.

Le silence revint.

William réalisa qu’il était maintenant seul dans la maison Throckton. Il s’enfuit sans un regard en arrière.

* * *

Les explications se firent facilement par la suite. Le visage des gens lorsque William leur annonçait la nouvelle trahissait souvent un certain soulagement. Un officier de la garde municipale interrogea William d’une voix neutre avant de conférer avec ses collègues. Il fut décidé que Brown, en sa qualité d’anxitecte, serait le mieux placé pour récupérer le corps.

William craignait bien que Brown ne se formalise un peu du décès de son confrère, mais il n’en fut rien : Brown ne parut même pas surpris. Il connaissait bien les dangers de cette maison, après tout. C’est quand il partit récupérer le corps que les choses se compliquèrent : la dépouille de Russell était introuvable. Le balcon intérieur était bien effondré et il y avait bien du sang frais sur le parquet, ce qui corroborait l’histoire de William. La disparition du cadavre, par contre, demandait une enquête. On demanda à William de rester au village quelques jours pendant qu’on fouillait les alentours de la maison Throckton et qu’on interrogeait les fermiers des terres environnantes. Si on ne trouvait rien, il faudrait bien conclure que Russell était allé rejoindre Throckton là où il était rendu.

William, broyant du noir, s’en était retourné d’un pas lent. Le soleil achevait de se coucher, et la basse silhouette de la maison de feu Russell faisait à la colline comme une couronne noire. La porte s’ouvrit pour lui; les sorts de l’anxitecte tenaient encore, mais pour combien de temps? William fit un pas à l’intérieur et s’arrêta net, surpris par l’atroce grincement du plancher. Que se passait-il? La maison dépérissait-elle soudain, en l’absence de son concepteur?

La réponse lui vint comme une gifle au visage. Russell n’avait-il pas dit que les planchers avaient été enchantés pour craquer sous les pas d’un homme mauvais? Il resta sans bouger quelques minutes, ne pouvant croire à ce qui lui arrivait. Il fit un pas en avant. Le plancher grinça à nouveau. Un autre pas, et le même bruit retentit, assez fort pour réveiller tout dormeur et l’avertir de l’entrée d’un voleur — ou d’un meurtrier. Il prit le passage secret habituel et se trouva dans le salon. Le bruit le suivait fidèlement. Il leva la tête et cria :

– C’est pas ma faute! Il est tombé tout seul! C’est pas ma faute!

Il se tut soudain. Espérait-il qu’on lui réponde? Y avait-il une présence ici pour l’écouter? L’idée l’affolait. Il fit un pas en arrière et couvrit ses oreilles pour ne plus entendre les grincements. Que faire? Aller coucher à l’auberge? Non. L’argent était ici, et il était possible que Brown tente de s’approprier la maison si elle était vide. William savait que ce dernier donnerait cher pour avoir accès aux secrets dissimulés ici. Encore confus, il gagna sa chambre, ferma la porte à clef et sombra dans un sommeil profond.

* * *

Le lendemain matin il se sentit nettement plus calme. Il y avait beaucoup à faire : dissiper les doutes pouvant subsister quant à son rôle dans la mort de Russell, trouver l’argent, puis partir en vitesse pour Londres où il laisserait le rhum et les femmes effacer le souvenir de son séjour ici. Rien de terrifiant ne lui était arrivé durant la nuit; somme toute, il était sans doute plus en sûreté ici qu’au village. Si la maison lui en voulait (quelle idée ridicule!), elle aurait déjà agi, non?

Il passa la journée à chercher l’argent. Il procédait avec d’infinies précautions, craignant de déclencher quelque surprise que Russell aurait préparée pour d’éventuels voleurs. William, à force d’observer, avait bien découvert quelques secrets, mais l’argent restait introuvable. Plusieurs des meubles étaient des pièces d’une grande valeur, mais il ne pouvait penser à aucun moyen de les revendre discrètement.

Ce soir-là, il arpenta la maison d’un pas rageur puis, ne pouvant plus supporter le grincement, entreprit d’arracher une à une les lattes du plancher. Il dégagea ainsi un chemin de la salle à dîner jusqu’à sa chambre, mais dût bientôt se rendre à l’évidence : ça ne servait à rien. Il avait beau dégager jusqu’à la pierre sous-jacente, il provoquait toujours des grincements terribles. Ça n’avait rien à voir avec le bois. Vaincu, il se banda les oreilles pour ne rien entendre.

Ainsi assourdi, il lui fallut plusieurs minutes pour s’apercevoir de la présence de Brown à sa porte. Pas question de lui ouvrir pour qu’il voie l’état des planchers. William se présenta à la fenêtre la plus proche et entreprit une conversation hurlée au travers de la vitre. Brown insistait que la maison devrait lui revenir, en tant que collègue du défunt. William lui expliqua que, en tant qu’occupant de la maison au temps du décès, on lui avait confié la maison d’ici la fin de l’enquête. Brown, mécontent, demanda le droit de visiter la maison puis, confronté à un refus catégorique, repartit en marmonnant.

* * *

William reprit ses recherches le lendemain matin, sans grand succès. Il craignait d’en être réduit à se sauver avec l’argenterie. En fin d’après-midi, il entreprit de se raser. Il voulait bien paraître quand les autorités viendraient lui annoncer (ce soir? demain soir?) la conclusion de leur enquête.

Il avait accoté un petit miroir sur l’une des omniprésentes gargouilles; il nettoyait sa lame dans un bol d’eau tiède quand il apercût un mouvement du coin de l’oeil. Un instant ses traits dans le miroir semblèrent se déformer, se creuser de rides, et ses yeux lui renvoyer un regard familier mais qui n’était pas le sien. Il regarda de plus près, mais l’image était redevenue normale. Il allait reprendre quand un grincement effroyable se fit entendre dans la chambre de Russell. C’était comme si les planches hurlaient à l’unisson. William laissa tomber son rasoir et s’avança en direction du bruit.

Il y avait dans la chambre de Russell un miroir orné haut de six pieds. Devant ce miroir se tenait Russell lui-même, debout. La moitié de son visage était couverte d’ecchymoses mal guéries. Lorsqu’il fit un pas vers William, le plancher émit un autre grincement torturé.

– Bonjour, dit-il d’un ton anodin.

– Bonjour! Con-content de vous revoir. Je vous croyais mort!

– Tu espérais ma mort.

William se mit à reculer lentement devant l’avance de son employeur qui, inexplicablement, marchait. Le bruit de chacun de ses pas lui résonnait dans les os. William avait l’impression que les murs se resserraient sur lui. Il lui fallait de l’espace. Alors qu’il reculait en direction de l’entrée, il s’entendait prononcer des excuses frénétiques (« J’étais paralysé, je vous aurais aidé, mais tout s’est passé si vite… »). L’anxitecte, insensible, ne cessa son approche que lorsque William, haletant, eut atteint le centre du salon.

– C’est pas ma faute! J’ai rien fait!

– C’est justement ce que je te reproche. Tu m’as abandonné à mon sort. J’ai dû me traîner jusqu’au miroir, les os cassés, j’ai dû me servir de ma magie en ce lieu maudit. Il y a une présence, là-bas, j’aurais dû m’en rendre compte plus tôt. As-tu une idée des sacrifices que j’ai dû faire pour sortir de là?

Sur ces mots il se pencha et remonta lentement la jambe de son pantalon. Au-dessus du soulier William vit la maigre cheville d’un vieillard invalide. Plus haut, par contre, la jambe était de bois; William reconnut un des barreaux ouvragés de la balustrade de la maison Throckton. La chair et le bois s’entremêlaient.

L’anxitecte se redressa lentement. Sa voix trahit un certain regret :

– Je me suis trompé sur ton compte.

– Et moi sur le vôtre, dit William avec un sourire gêné.

Il n’entendit pas le bruit au-dessus de lui. Ce n’est qu’en sentant pleuvoir sur lui quelques gouttes de cire chaude qu’il releva la tête et vit le chandelier en fer forgé qui descendait sur lui, tel une araignée sur son fil. Des doigts de fer lui enserrèrent la tête et un appendice plus long lui entoura le cou. Il se sentit lever juste assez pour que ses pieds ne touchent plus terre. Se débattre ne servait à rien, mais il fit de son mieux.

Alors que Russell marchait lentement vers la cuisine, William vit s’élever autour de lui ces yeux qui, la nuit, surveillaient la maison. Ils le fixaient tous, observant sans expression sa lente asphyxie. A mesure que sa vision se brouillait, le monde lui semblait grouiller comme un essaim de couleuvres. Autour de chacun des yeux il pouvait maintenant apercevoir comme un fouillis de membres, comme le souvenir d’un corps depuis longtemps perdu.

L’anxitecte revint bientôt et, apercevant les yeux, laissa échapper un petit rire.

– Ils savent trop bien quel sort t’attend. Vois-tu, tu n’es pas le premier importun dont j’aie dû me débarrasser.

Il ouvrit sa main pour révéler une cuillère à mollusques.

– La moindre des choses est que tu te rendes utile toi aussi, non?

Ce que vous devez savoir :

Mon roman Montréel, publié en 2011, a ses racines dans cette nouvelle. « La maison de l’anxitecte » fut ma première publication professionnelle, en 1999. Je n’avais pas prévu revisiter cet univers plus tard. C’est en 2003, durant l’élaboration de mon premier roman, qu’une idée m’est tombée dessus : prendre le monde établi dans « La maison de l’anxitecte », effectuer un fast-forward jusqu’au XXe ou XXIe siècle, traverser l’Atlantique, et explorer le Québec fantastique qui en découlerait. C’est le genre d’idée qui provoque un double frisson : un frisson de ravissement, d’abord, devant toutes les possibilités qu’elle ouvrait, suivi d’un frisson d’épouvante à l’idée du travail que ça représenterait. J’ai laissé mijoter l’idée en attendant de me sentir prêt.

Maintenant que Montréel existe sur papier, je vous offre cette première incursion dans l’univers des anxitectes. Sachez que, pour écrire Montréel, j’ai dû tordre un peu certains faits établis dans cette nouvelle. Il vaut mieux être conscient, aussi, que cette nouvelle a été écrite il y a longtemps et que mon écriture s’est raffinée depuis. J’ai été tenté de réviser la nouvelle pour l’amener à la « hauteur » de Montréel, mais je savais que je n’aurais pas pu résister à la tentation de réécrire le texte entièrement… et ce n’aurait plus été, alors, la nouvelle qui a tout lancé. Considérez donc ceci comme une sorte de document historique, une curiosité. Je vous recommande de lire le roman d’abord, si ce n’est pas déjà fait. Si vous lisez tout de même la nouvelle en premier, vous saurez au moins que vous trouverez mieux encore dans les pages du roman.

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