extrait – Malick à Montréal

La toute première scène du roman:

Malick traversait la foule sans perdre sa cible de vue. La musique l’habitait. Il fit un pas devant, un pas de côté, le tout sur un air de trip-hop ; une poignée de main ici, un sourire pour la dame aux bas de soie, un bras tendu pour saisir un canapé avant que le plateau ne s’éloigne hors de portée. Le goût de pâté, d’herbes et d’agrumes lui resta en bouche, aussi étranger que les lunettes à monture épaisse qui lui pinçaient le nez. Il n’était pas lui-même ce soir. Lui seul le savait.

Il était arrivé tôt pour s’imprégner de l’ambiance de ce bistro huppé où essaimait la haute culture montréalaise. De minuscules lampes halogènes descendaient du plafond comme autant de serpents chromés. Les gens du cinéma s’agglutinaient autour des petites tables de bois teint en bleu; Malick se perdait dans le chassé-croisé de leurs propos. À quiconque l’interrogeait, il se présentait comme un acteur frais sorti de l’école. Il s’attribuait un rôle dans une pièce tout juste terminée dont il inventait le nom chaque fois. Mais avait-il joué dans le film, lui demandait-on, avait-il assisté à la première en début de soirée ? Non, répondait-il, mais il était sur un projet qui ferait jaser bien plus encore. C’était Sergio qui l’avait invité à cette petite soirée privée pour lui présenter quelques membres de l’équipe. « Sergio? » répétaient certains. Malick se faisait compatissant.

— Comment, vous connaissez pas Sergio? C’est un génie. Je l’ai rencontré à la première représentation de Tergiversations et divans de cuir. Il arrive toujours en retard mais soyez patient, je vous le présenterai bien.

Il avait bien choisi son personnage : assez vert pour n’intimider personne, assez confiant et mystérieux pour qu’on l’accepte ici. Inutile même de se présenter parfois, on le faisait pour lui. À l’entrée, un cadre de la compagnie de production l’avait tout de suite reconnu comme étant l’un de ces quelques Noirs télévisés, « tsé, le gars dans la série, là », et Malick n’avait rien fait pour troubler sa belle certitude. Il lui suffisait de se conformer aux attentes des gens pour arriver à se glisser là où il n’était pas censé être. Le bon magicien est partout chez lui, pensa Malick, et même en l’an 2000 les gens ne demandent qu’à se laisser convaincre.

L’occasion l’épatait un peu, malgré lui. Un grand réalisateur là-bas, une légende du théâtre juste derrière ; même son actrice préférée était ici. Ils étaient tous humains, quand même. Dans un coin, un homme en chemise de velours feignait d’être bisexuel et son interlocuteur feignait d’être intéressé. Au bar, la vedette du jour faisait semblant d’être modeste. Belle soirée pour faire semblant, parmi tous ces acteurs et actrices et ces fabricants d’images. Tant pis si c’était là une simplification injuste : ce n’était pas une soirée pour les demi-mesures.

Le mouvement de la foule le mena bientôt au sein d’un petit groupe qu’un acteur régalait d’anecdotes. Tout était dans le rythme : le rythme de la musique, celui de la foule, des conversations. Malick attendit le bon moment pour glisser tout bas :

— Tiens, c’est pas Denys Arcand qui vient d’arriver ?

Tout le groupe se tourna un instant vers l’entrée, le mouvement se communiquant tout naturellement à la table voisine – où se trouvait la cible : début quarantaine, col Mao, vif et maigre, entouré de collègues de l’agence de publicité. L’homme scruta l’entrée sans comprendre, puis reprit sa conversation. Quand il remarqua enfin le biscuit chinois posé à côté de son verre, Malick était déjà loin.

Le publicitaire tourna et retourna le biscuit avec une moue de dégoût. Ses collègues amusés insistèrent pour qu’il l’ouvre. Il s’exécuta à contrecoeur, lut le message, s’empressa de le chiffonner au fond de sa poche et fouilla le bistro du regard, ignorant les questions de son entourage. Malick surveillait son reflet dans un pilier d’acier inoxydable. Lui-même se savait à l’abri des regards, sa petite taille aidant.

Le publicitaire, nerveux d’avance, allait bientôt basculer dans une franche paranoïa. Malick l’ignora quelque temps, puis le repéra dans un coin de la salle, relisant son message. À en juger par les marques de sueur à ses aisselles, le travail d’usure portait fruit.

L’homme avait été réveillé deux fois dans la nuit par une sonnette stridente, mais n’avait pourtant vu aucun visiteur à l’entrée de son immeuble. Lorsqu’il avait enfin quitté son condo, un fragment de miroir brisé collé au mur devant sa porte avait dû lui renvoyer l’image de son visage hébété. Un symbole étrange y était tracé, au centre duquel on reconnaissait un « H ». Le même symbole avait été tracé dans les rétroviseurs de sa voiture et dans un autre fragment de miroir qui l’attendait sur son bureau. Six messages dans sa boîte vocale ne contenaient qu’un seul mot, prononcé par une voix inhumaine : « Herteron ». Le publicitaire était sorti dîner et avait semblé plus calme sur le chemin du retour… jusqu’à ce qu’un itinérant se mette à gémir sur son passage le même mot sur tous les tons : « Herteron ». Un nouveau fragment de miroir l’attendait devant sa porte quand il était rentré chez lui.

Le sage redoute Herteron et paie le magicien, disait le message du biscuit. Le film qu’on célébrait ce soir avait bénéficié d’un budget publicitaire rarement vu au Québec et la cible en avait profité pour tenter des approches non conventionnelles. En plus de voir à la création d’un site web et de semer des courriels cryptiques en une tentative de « marketing viral », il avait voulu satisfaire une marotte toute personnelle et avait embauché un groupe de magiciens graffitistes, le Seagull Krew, pour assurer le succès du film par voies rituelles. Comme il tardait à payer, le Krew avait fait appel à Malick qui, à trente-deux ans, faisait ce type de travail depuis plus longtemps qu’eux et savait comment convaincre les clients récalcitrants.

Le publicitaire disparut dans les toilettes et en ressortit plus blême encore : ce qu’il avait vu dans les miroirs de la salle de bain n’avait pas dû lui plaire. Il était mûr. Malick remonta ses lunettes sur son crâne rasé, intercepta la cible avant qu’elle ne rejoigne la foule et lui prit les deux mains d’une poigne ferme. Il se voûta le dos et se fit les yeux ronds, le corps basculant d’avant en arrière d’un léger mouvement hypnotique, suivant la musique. Il devait suivre le rythme, et il devait se croire s’il voulait que sa cible croie aussi.

— Reste ici, chuchota-t-il, c’est seulement devant les miroirs que Herteron peut t’avoir.

Le publicitaire tentait de dégager ses mains prisonnières, mais il ne se débattait pas si fort pour autant : il voulait savoir. Malick continua :

— Herteron est enfant des miroirs. Herteron connaît ton visage, mais il te reste une chance. On l’a appelé pour toi, il lui faut quelques jours avant d’arriver. Tu joues à un jeu dangereux. Vaut mieux payer.

— C’est vous qui avez fait tout ça ? dit le publicitaire. Le biscuit, tout le reste ? J’ai dit à votre patron que j’allais payer.

Il entraîna Malick plus à l’écart et sortit une enveloppe d’un étui de cuir à sa ceinture. Malick s’en empara et sourit en voyant combien elle était pleine.

— Merci, merci bien. Si le compte est bon, je ferme la voie des miroirs. Un instant.

Il s’enferma aux toilettes et compta les billets : il y en avait encore plus que prévu. Il empocha sa commission et effaça les symboles sur les miroirs.

— Herteron sera apaisé dès ce soir, dit-il au publicitaire avant de replonger dans la foule, direction la sortie.

C’est à mi-chemin qu’il croisa un grand Noir format paquebot qui fendait la foule avec une absolue certitude. Un garde du corps ou une certaine classe de dealer, avec un tel veston et une telle tête. L’homme avait un air familier, et c’est en commandant un dernier verre à l’open bar que Malick comprit qui il pouvait être.

C’était un homme de main de Scipion. Scipion, sorcier et gangster selon ses propres règles, l’homme qui pouvait vous fournir tout ce que vous vouliez. Scipion, qui détestait l’insubordination, les femmes volages, l’hiver et Malick. Aussi bien renoncer à ce dernier verre. L’homme n’avait pas semblé le reconnaître, mais ça ne saurait tarder. Que faisait-il ici ? Malick risqua un coup d’oeil et le vit qui abordait le publicitaire. Et si cet imbécile avait aussi fait appel à Scipion pour promouvoir son film ? Peut-être alors le paquebot était-il chargé du service après-vente… ou de la collecte.

Il y avait plus d’argent que prévu dans cette enveloppe.

Malick s’efforça de marcher d’un pas tranquille vers la sortie. Trop tard. Le publicitaire, comprenant qu’il avait payé la mauvaise personne, avait lancé le paquebot dans sa direction. Tout allait si bien jusqu’ici, il fallait suivre le rythme et espérer que ça continue. Malick connaissait cet air. Un pas devant, un pas de côté, un bras tendu pour saisir le Zippo fini agate avec lequel un blond artificiel allumait son cigarillo. Un pas encore et volte-face, le Zippo brandi tel une épée de feu, l’enveloppe tenue tout près de la flamme.

— C’est ça que tu veux ? dit Malick entre un beat et le suivant.

L’homme de Scipion s’arrêta net, retenant sans même le regarder le blondinet qui voulait récupérer son briquet. Malick recula jusqu’à la sortie, poussa la porte avec son dos. L’autre le suivit dehors et montra ses dents en un large sourire sans humour.

— T’oserais pas.

— C’est pas mon argent.

D’un coup sec, Malick avait tassé l’argent vers une extrémité de l’enveloppe. Il laissa brunir l’autre bout, juste assez pour voir son poursuivant hésiter. La porte se referma derrière le paquebot, coupant la musique. Il n’y avait plus que le faible grondement des voitures, la brise d’août, le bourdonnement des lampadaires dans la nuit noire. Plus de rythme. Malick conservait tout juste le souvenir du rythme : un pas derrière, un autre, un autre, dans l’espoir de trouver les moyens de sa fuite. Le taxi là-bas sur sa droite venait tout juste de prendre un client et s’engageait dans la rue. À croire que sa chance le quittait maintenant. Puis il sut : alors que le taxi passait derrière lui, il se précipita, alluma le bout de l’enveloppe et la coinça dans le pare-chocs arrière, picador d’un soir. Il fit un pas de côté, laissa passer le paquebot lancé à la poursuite du taxi, puis remonta les marches quatre à quatre. Le rythme l’attendait à l’intérieur. Malick redonna son briquet au blondinet, embrassa dans le cou son actrice préférée, esquiva un serveur non sans attraper un dernier canapé, contourna le publicitaire effaré en lui glissant un dernier « Herteron » à l’oreille, sortit par la porte de derrière et disparut dans la nuit.

[Une flure au flanc du monde]
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2008, Alire
illustration par Jacques Lamontagne
ISBN-13: 9782896150304

Lauréat du prix Boréal
Finaliste aux prix Aurora et Jacques-Brossard

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