Toujours cette voix

© Éric Gauthier 2010

J’ai écrit cette histoire en moins d’une heure pour le concours d’écriture sur place du Carnaval Boréal, une rencontre en ligne d’auteurs et amateurs de science-fiction et de fantastique — sorte de prélude électronique au congrès Boréal. J’ai à peine changé six mots pour la publier ici. (Pour ceux que l’événement intéresse: le site du Carnaval n’est plus disponible, mais voici toujours l’annonce de l’événement ainsi qu’un retour sur l’organisation de celui-ci. Peut-être y aura-t-il une autre édition un jour…)

Voilà, ils avaient envoyé un autre héros la tuer. Enfin: il essaierait. Celui-là était plus silencieux que le précédent. Il négociait les méandres de la grotte sans le moindre tintement.

— Alors, il arrive? chuchota-t-elle.

— Il y est presque, dit une voix ténue juste derrière sa tête.

— J’aperçois le bout de son ombre, dit une autre.

Son regard revenait à l’homme de pierre devant elle. Le corps penché, comme prêt à bondir, un bras levé — un geste de protection qui s’était avéré inutile. Un autre aventurier, figé à jamais. Méduse souhaitait encore que l’un d’eux s’avère différent. Ce nouvel adversaire qui approchait, allait-il parler d’abord? Allait-il prendre le temps de s’annoncer, d’expliquer son intrusion, de s’assurer qu’il était ici pour les bonnes raisons? Elle tournait le dos et attendait.

Une minuscule tête de serpent s’éleva devant son visage.

— J’ai vu une épaule, dit le reptile de sa voix reptilienne. Forte. Bronzée.

— Comme tous les autres, soupira Méduse. Et puis? Quoi encore?

Elle enviait chacun de ces êtres qui composaient sa chevelure. Leurs regards étaient inoffensifs. Leurs langues… moins.

— Il est très beau, dit une petite voix.

Peut-être était-elle belle encore, c’était possible, n’est-ce pas? Elle n’avait pas le loisir de vérifier dans un miroir… Elle se souvenait de son visage avant, avant les serpents et la crainte des hommes. Elle avait été belle.

— Il a l’oeil clair et brave, dit une autre.

— Il prend le temps de regarder, dit une autre encore, il sait réfléchir, celui-là, tu devrais essayer de lui parler.

— C’est lui, dit la première, c’est le bon, je le sens. Parle-lui, il y a si longtemps que nous n’avons pas parlé à quelqu’un d’autre.

Elle ouvrit la bouche.

— Il te détestera, trancha une voix tout près de son oreille. Avant même de voir ton visage. Le simple son de ta voix lui fera horreur. Tu perdrais ton temps.

C’était toujours ce serpent-là qui s’objectait. Toujours cette voix qui insinuait.

Et chaque fois, chaque fois… c’était cette voix qu’elle écoutait. Alors elle se tut.

Il approchait. Avait-il compris qu’elle l’épiait? Elle l’entendit qui se ruait soudain sur elle — sans un cri, et d’un pas aussi léger que possible. Futile. Il aurait pu être un papillon qu’elle aurait tout de même remarqué son approche. Il était chez elle. Et si… et si elle répondait à ses attentes, à son espoir? Elle ne l’avait pas entendu venir, non, non, ses serpents dormaient à cette heure-ci, comment aurait-elle pu détecter l’approche d’un héros si habile? Elle n’avait qu’à imiter cette victime devant elle: rester figée et attendre que le nouveau héros mette fin à son tourment. Son approche la laissait de marbre, voilà. Il était tout près, elle pouvait voir de ses propres yeux un très faible reflet filer sur l’homme de pierre devant elle, un reflet lancé par l’épée qui s’abattait vers elle. Et sur le visage du héros… quoi? La furie, la crainte, la pure détermination?

Elle ne pouvait jamais s’empêcher de regarder.

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