Scénario P14

© Éric Gauthier 2007
(publié dans Mœbius #114)

Gaétan est là qui me regarde, il fixe tant que j’en perds le fil. C’est qu’il écoute, le Gaétan: s’il vous pose une question, c’est pour vous accorder aussitôt toute son attention. Une belle qualité juste un peu agaçante. Il ne prendra même pas une bouchée tant que je n’aurai pas commencé à répondre. Je reprends:

— Je suis rentré tard ce soir-là, je m’attendais à me faire chicaner. Ma mère dormait, mon père était assis dans ma chambre. Il a pas bougé quand je suis entré. Il avait l’oreille collée sur mon stéréo; il pleurait pas mais presque. J’avais, quoi, quinze ans, je filais pour le mépriser mais là je savais pas quoi penser. J’ai entendu l’annonceur dire – pour la énième fois, sûrement – que John Lennon était mort. Ça fait que je me suis assis à côté de lui sans un mot et on a écouté « Imagine » ensemble.

Gaétan sourit sous sa moustache retroussée, finit la bouchée qu’il a enfin prise:

— C’est ben trop vrai, t’avais raconté ça en entrevue déjà…

— Je me répète en vieillissant, c’est ça?

— Parle pas de vieillesse! Toi, au moins, t’as pas l’âge de te rappeler JFK. Et c’est quand même différent quand tu me le dis; en entrevue, tu dis pas tout.

— Pis toi, pour Lennon?

— Bof… j’étais sorti boire avec mes colocs, entre universitaires nihilistes et célibataires. On a porté un toast aux vers qu’il avait écrits et à ces autres vers qui allaient bientôt bouffer de la vedette. Athées comme on prétendait l’être, c’est la seule forme de blasphème qui nous restait.

— Autrement dit, y a pas juste moi qui était con à cet âge-là.

— En plein ça, dit-il en levant sa bière.

Je trinque avec mon verre d’eau. Je le repose presque vide: plus qu’une autre gorgée! J’engloutis une frite d’abord… et voilà qu’elle arrive, ma jolie porteuse d’eau, cette enfant du Verseau en tablier vert tendre qui remplit mon verre à nouveau. Son sourire resplendit sans paraître autre que professionnel. Je n’arrive pas à décider si elle m’a reconnu ou non. J’ai bien choisi ma place, au fond de la cour intérieure, face au mur donc dos aux clients. Mon chapeau et mes verres fumés n’ont rien d’incongru sous ce soleil généreux, sous ce bleu parfait de journée parfaite. La porteuse d’eau en partant me laisse sur un bref aperçu de ses chevilles parfaites qui me rappellent celles de Valérie.

C’est par une journée comme celle-ci, une journée d’une insolente beauté, que les tours sont tombées la semaine passée. Il me semble que j’en parle avec chaque personne que je rencontre depuis, d’où ce petit jeu de « où étais-tu quand? » avec Gaétan. Il faut dire que c’est son genre de sujet. Aussi bien y revenir:

— Dis-moi si on t’a trop posé la question déjà mais… tu t’y attendais, toi?

— Tu sais, mon travail, c’est de prévenir, pas de prédire l’avenir. Je savais que ce type de chose pouvait arriver, mais j’aurais pas su te dire que ça arriverait ce jour-là, de cette manière-là. Je suis juste un peu moins surpris que toi, et que l’Américain moyen qui a si bien oublié ce que les États-Unis ont pu faire pour s’attirer cette horreur-là.

— Ça m’avait un peu échappé à moi aussi jusqu’à ce que Valérie m’énumère tout ça. C’est fou comme on oublie facilement ce qui nous contrarie.

— Ta femme continue de faire ton éducation, donc?

— Et mes repas, et mon bonheur. C’est un ange, je te dis, je sais pas trop comment elle a pu m’endurer au cours de la dernière année. Je pensais l’emmener en voyage quand j’aurais le temps… quoique là, je suis moins pressé de prendre l’avion.

— Ça reviendra bien à la normale, ils vont juste resserrer les mesures de sécurité. J’aimerais bien voir ce qu’ils sont en train d’élaborer comme plans d’intervention, et ce qu’ils avaient comme plans quand les attentats ont eu lieu.

— Ça te fascine à ce point-là?

— C’est mon travail. Attends un peu…

Et il plonge comme un huard, si j’avais cligné des yeux au mauvais moment, je l’aurais cru disparu. Il fouille dans cette mallette énorme qui entrait à peine dans son casier tout à l’heure au squash. Un client à la table voisine jette un coup d’oeil, alerté par le mouvement; il est curieux depuis tantôt, soucieux sans doute de confirmer si je suis bien celui qu’il pense. Derrière moi, on tousse, une toux creuse qui se termine sur une note sifflante. Le soleil gruge notre zone d’ombre. Gaétan se redresse, l’oeil pétillant, étale sur la table un tas de babioles.

— Tiens, dit-il, je viens tout juste de les recevoir.

Je prends le stylo qu’il me tend. C’est du robuste, du genre qui écrit sous l’eau la tête en bas en apesanteur même après qu’on ait passé dessus avec un rouleau-compresseur. Dessus, c’est écrit: « Rayez le hasard de votre vie », et de l’autre côté, « www.preventionpomerleau.com » avec un logo, deux « P » dos à dos.

— T’avais vu le logo déjà? Un « P » qui regarde derrière et l’autre qui regarde devant: on considère le passé pour mieux se préparer à l’avenir.

Je lui retourne son sourire. C’est toujours bon de revoir Gaétan: les gens avec qui je peux être vraiment moi-même se font de plus en plus rares. Avec sa moustache circa 1973, sa cravate trop large et sa chemise à manches courtes et rayures pâles, il a des allures de vendeur de voitures usagées, la duplicité en moins. Et pourtant c’est là que je me dis: cet homme est beau. Il a un plan, il est fier, il se lance en affaires seul et tant pis pour la sécurité d’emploi. La dernière fois que je l’ai vu, il élaborait encore son plan d’affaires; maintenant, il a les poches pleines de matériel promotionnel. Il me montre un porte-clé-lampe-de-poche frappé de son logo, un dépliant décrivant ses services, des plaquettes aimantées pour le frigo. Chaque plaquette énumère les six commandements du cuisinier prévoyant et liste les numéros à composer en cas d’empoisonnement alimentaire ou de dégât d’eau. Ce dernier numéro, c’est celui du voisin plombier de Gaétan, qui a payé en services le privilège d’être ainsi élu d’entre tous les plombiers de la ville. C’est un animal social, le Gaétan: il se lève affreusement tôt chaque mercredi matin pour assister à un déjeuner de « réseautage » où il échange avec d’autres petits entrepreneurs. Moi, il me fréquente selon mes disponibilités de plus en plus limitées: nos rencontres s’espacent au point où j’ai le temps d’oublier à chaque fois la moitié de ce que nous nous étions dit. Pas idéal pour entretenir une amitié. Heureusement, il me résume tout sans que j’aie à demander:

— Mon plan, au fond, c’est d’offrir aux particuliers les mêmes services de planification et de gestion de crise que les gouvernements et les grosses compagnies se paient à grands renforts d’experts suréduqués. Je pense au pire parce que M. Tout-le-monde n’ose pas le faire. En fait, le pire, c’est de ne pas être préparé: si le pire nous arrive et qu’on sait comment réagir, c’est pas si pire!

Je me retiens pour ne pas applaudir, et je demande:

— Tu gères quelles sortes de crises au juste?

— Toutes! Les inondations, les tremblements de terre, les incendies…

— La crise du verglas?

— Scénario N17. Si on en a une autre, je serai préparé. Mais y a pas que les grands désastres. Je songe aux cambriolages, aux accidents de voiture, aux faillites personnelles —

— Même la tienne?

— Bien sûr. Il faut être lucide.

Ça tousse encore derrière, j’en ai presque mal à la gorge. Je cale la moitié de mon verre d’eau. Ça frôle la tricherie. Je veux voir si, à un rythme normal, je peux le vider avant que la jolie porteuse d’eau ne le remplisse. Elle est si efficace! Je ne sais pourquoi ce jeu qui tire sur le flirt. Par besoin de légèreté, peut-être, pour oublier la vision fraîche et sans cesse rediffusée de ces deux tours qui s’effondrent. Pas sûr pourquoi ça m’affecte tant. La question m’échappe:

— Mais pour les attentats terroristes, les horreurs de gros calibre, qu’est-ce que tu peux faire?

— C’est difficile à prévoir, mais les répercussions sur M. Tout-le-monde sont assez simples et c’est surtout ça qui m’occupe. Dans ce cas-ci: climat de peur, resserrement des mesures de sécurité aériennes et frontalières, et Bush junior qui va sans doute en profiter pour réduire les libertés civiles de ses citoyens et aller foutre le trouble en Iraq pour faire comme papa. Je cherche d’abord comment pallier à ces conséquences, mais je trouve intéressant d’explorer les causes aussi. Je lis des tas de bouquins. Les Américains sont forts là-dessus, ils aiment s’inventer des catastrophes. T’as le concept du « Peak Oil », où la production pétrolière plafonne et va ensuite en s’amoindrissant, d’où hausse vertigineuse des prix, pénuries, guerres et j’en passe. T’as les pandémies, où une maladie se propage à l’échelle planétaire; le monde est petit de nos jours, ça peut se faire très vite. Oh, attends, j’ai mieux: tu connais la Rapture?

— La quoi?

— Le terme français m’échappe. C’est censé être un des événements précurseurs au Jugement Dernier. Dieu rappelle à lui tous ses fidèles qui se volatilisent tout d’un coup en laissant derrière des petits tas de vêtements, des voitures sans conducteur, des avions sans pilote…

— Mais c’est de la foutaise! Tu ferais des plans pour ça?

— Si on me payait, pourquoi pas? Par contre, la plupart des gens qui y croient sont convaincus qu’ils feront partie des élus et que ce sera donc la fin de leurs ennuis.

— Si tu pousses dans le loufoque, t’en auras jamais fini. Les pluies de grenouilles, les p’tits bonshommes verts…

— Scénario X2, invasion extra-terrestre. J’ai esquissé un schéma événementiel et un plan d’intervention rudimentaires, pour m’amuser. C’est un événement improbable mais théoriquement possible… comme la sortie de ton éventuel troisième album, tiens.

— J’y travaille, tu sauras! J’essaie de pas me faire oublier. T’as entendu « Sombre soirée »?

— Ta chanson pour le film avec Rémi Girard? Oui, c’était bien… Une bonne mélodie bien placée, mais ça restait ordinaire, à mon humble avis. T’es capable de mieux.

Ça pince mais ça passe. J’accuse le coup sans rouspéter. Belle qualité, la franchise; ça en fait au moins un qui me dit la vérité. C’est ce qui m’avait frappé chez lui il y a déjà plus de cinq ans, quand nous étions tous deux bénévoles dans un centre de loisirs pour jeunes. Je discuterais bien musique un peu, mais mon duel avec la porteuse d’eau commence à me peser sur la vessie.

En chemin vers les toilettes, je passe à côté du tousseux: une tousseuse, en fait, une vieille dame carrée avec une toux d’homme. J’hésite en entrant tant c’est noir après le soleil de la terrasse, mais je garde les verres fumés. Les toilettes sont plus éclairées et j’y trouve une cabine libre: plus discret qu’un urinoir.

Je termine à peine, béat de ne penser à rien, quand mon cellulaire m’interpelle. C’est Valérie qui m’envoie un message textuel:

NOU 2 C FINI
J EN PEU PU

Il me faut une demi-seconde pour déchiffrer ces mots abrégés, diminués. La cabine est trop petite pour contenir une telle énormité. C’est fini? Impossible. Pourtant, je n’arrive pas à croire à une blague, ce n’est pas le genre de Valérie. Les décisions subites, ça… oui. J’envoie un « QUOI » tout bête, un tout petit quoi inadéquat, et mon pouce bafouille, bégaie sur les touches, je dois m’y reprendre par trois fois. La réponse arrive avec un autre bip niaiseux:

G QQN DAUTRE TRO TAR

Puis:

DESOLEE

Mon pouce se met à piocher une autre question. Mais qu’est-ce que je fais là? J’arrête, inspire, expire, compose le numéro de Valérie. Je cherche ma voix… mais il n’y a personne à qui parler. Valérie a tout dit – tout écrit – et elle refuse de me répondre.

Où étiez-vous quand votre vie s’est écroulée tout d’un coup? Eh bien, vous allez rire, j’étais dans les toilettes d’un restaurant, bouche bée et braguette aussi.

Je sors rejoindre Gaétan.

Mon verre est de nouveau plein: j’aperçois du coin de l’oeil le sourire de la porteuse d’eau, étincelant dans le soleil. Le voisin curieux, sur son départ, évite mon regard. Gaétan a l’air de quelqu’un qui vient de voir un fantôme. Puis je saisis: c’est moi, je dois avoir une tête à faire peur. Je fais mon brave, je lui vole une frite, et avant qu’il se décide à m’interroger, je lui déballe tout. Il m’écoute, il partage mon malheur. Encore un peu et j’aurais plus mal pour lui que pour moi. Pour moi, le pire reste à venir, quand j’aurai pleinement compris ce qui m’arrive.

Gaétan m’écoute, hoche la tête et dit:

— Scénario P14.

J’en reste muet. Il dit ça avec tant d’assurance, de résignation tranquille… Lui n’est pas si surpris. J’essaie de trouver les mots:

— Tu veux dire que… que t’es préparé pour ça? Ça va jusque là, tes services?

Pour toute réponse, il replonge dans sa mallette et en sort un ordinateur portable. Ça prend une éternité à démarrer, cet engin, et c’est aussi le temps qu’il me faut pour retrouver un peu d’aplomb, un rien de colère:

— C’est de sentiments qu’on parle, tu peux pas mettre un numéro là-dessus. On vit chacun sa peine d’amour, chacun à sa manière.

— Mais il y a des situations-types qui reviennent. De toute façon, je te parle d’un cas précis, pas d’un scénario générique. « P14 », ça vient de ton dossier.

Je le dévisage sans rien dire. Il reprend:

— Tu t’es marié pour le meilleur et pour le pire, non? Mais t’as pas réfléchi au pire; pas de manière systématique, en tout cas. Moi oui. J’ai un dossier assez complet pour toi, qui couvre le professionnel, le personnel… ça a été mon premier exercice sérieux. C’était plus pratique d’utiliser comme sujet quelqu’un que je connaissais bien. J’espérais que ça reste théorique, mais aussi bien que ça serve, maintenant. Il faudrait voir à quel sous-scénario t’as affaire, par contre.

— … c’est-à-dire?

— P14A, ta femme te quitte pour un inconnu. P14B, elle te quitte pour un de tes amis… Tiens, jette un coup d’oeil.

Il tourne vers moi l’écran de son ordinateur, son oiseau de malheur. La liste est longue. Les spéculations sur l’identité de mon rival, passe encore, mais il y a des trucs plus loin qui me glacent le sang. Et si elle était enceinte de l’autre? Ou de moi, mais qu’elle ne veuille pas que je serve de père? Et si elle était atteinte d’une maladie incurable et usait d’un prétexte pour que je n’aie pas à la voir dépérir? Et si, et si, et si? J’essaie d’en rire:

— T’es sûr que t’as pas trop regardé de téléromans? Le P14J, là, ça se peut même pas.

— C’est improbable, mais théoriquement possible.

Et je comprends qu’il a raison: le pire du pire peut très bien m’arriver, m’est peut-être déjà arrivé. Je ne suis pas de taille, inutile de le prétendre. Je demanderais bien à Gaétan ce qu’il me propose de faire, mais je me rends compte aussitôt que ce n’est pas la bonne question. Je lui demande donc:

— Ça va me coûter combien pour le plan d’intervention?

Gaétan sourit sans malice ni triomphe. Il est heureux de faire des affaires, c’est tout. Nous négocions à peine.

— Tu vas me détester, qu’il me dit. Si je veux que tu prennes conscience de ce qui se passe et de ce que tu dois faire, je peux pas mettre de gants blancs.

Et il me demande d’abord si je tiens à elle. Après tout, je pourrais la laisser partir et j’y survivrais. Et si cette rupture était en plein ce qu’il me fallait pour faire de mon prochain album tout ce qu’il devrait être? Il me ressert une de mes perles dites en entrevue, à savoir que j’écris mieux quand ça va mal. C’est de la foutaise, il doit bien s’en douter. Je lui dis ce dont je commence à peine à prendre conscience:

— C’est sûr que je tiens à elle. Tous mes rêves passent par elle. Je nous vois avoir des enfants ensemble, littéralement, je peux les voir, les petits chenapans, et ils ressemblent à elle autant qu’à moi. C’est pour elle que je fais un autre album, pour qu’elle soit fière de moi, pour qu’elle m’accompagne en tournée. Je me rappelle ce que j’étais avant elle, et je veux pas en revenir à ça.

— C’est bon. J’ai bien un plan rudimentaire, mais il faut que je connaisse tes priorités avant de pouvoir l’étoffer.

— Mais comment t’as pu penser à tout ça et le garder pour toi?

— Parce que tu m’avais rien demandé. Parce que le scénario P14 était peu probable et que si je t’en avais parlé, ça t’aurait empoisonné l’existence.

— Et comment! Veux-tu bien me dire comment tu fais, toi, pour inventorier ces horreurs-là aussi froidement?

— Je suis fait comme ça, c’est tout. J’imagine le malheur trop facilement. Mon pessimisme me devient supportable si je l’explore à fond, si je l’organise. Quand j’ai fait le tour de tout ce qui peut tourner mal, il reste toujours la possibilité que tout se passe bien. Au fond, je dois être le plus joyeux des pessimistes accomplis, tiens.

Il me dit ça avec sa belle simplicité, et je ne sais plus si je dois être en colère, ou le prendre en pitié, ou le féliciter, ou le remercier. Il me reste la peur. Il en fait quoi, de la peur, lui? Ça ne l’empêche pas de dormir, toutes ses idées noires?

— Oui, des fois. Il y a le scénario K101 qui m’a donné des cauchemars pendant trois nuits, parce que personne y pourrait rien. Il y a des problèmes comme ça contre lesquels on est tout à fait impuissant, des situations pour lesquelles aucun plan ne saurait être adéquat. Et même les catastrophes ordinaires, les ouragans, les tours du World Trade Center, c’est tant de malheur avant qu’on puisse s’en remettre…

Je pense aux tours qui n’en finissent plus de s’effondrer à la télé, je pense à tous ces drames immenses et inexorables qui menacent de nous tomber dessus, ces monstres et mécanismes trop vastes pour qu’on en voie plus qu’une portion dont le sens nous échappe. Derrière moi, la vieille dame tousse encore: grippe, pneumonie ou pandémie? Cette toux pourrait sonner le glas de tout le monde civilisé, et ça n’empêcherait pas la serveuse de venir emplir mon verre d’eau sans se douter de rien. Il y a des cas où les mots sont futiles, que ce soit « hécatombe » ou « K101 » ou « extinction ». Le vertige me prend, et je me replonge volontiers dans ma petite catastrophe bien à moi. À Gaétan de me dire si tout est perdu, ou s’il reste un moyen de limiter les dégâts.

***

Le soleil descend comme du sirop sur une série de vieilles façades nobles et identiques. C’est le lendemain du premier spectacle et Paris m’offre une de ses belles journées. Maintenant que c’est fait, que j’ai foulé la scène de l’Olympia sans perdre la face, je suis plus en mesure de l’apprécier. Il me reste bien deux soirs, mais c’est le premier que je redoutais.

Il est affreusement tôt mais je croise tout de même de nombreux Parisiens pressés, ceux qui fonctionnent à l’heure de Gaétan. J’ai la tête encore pleine de beauté, de Valérie s’étirant comme un fauve sous les draps sans ouvrir un oeil. Elle a le bon sens de rester couchée. Je n’ai pas encore oublié ce que sa présence ici a de miraculeux. Je ne saurais croire que tout est réglé et que tout ira toujours bien. J’ai obtenu une seconde chance, voilà tout. Je me souviens de chacune des cruelles vérités que nous nous sommes dites il y a déjà plus d’un an, celles qu’il fallait dire comme celles qu’il eut peut-être mieux valu taire. Gaétan aussi m’en a dit sa part, de cruelles vérités: il fallait m’endurcir pour que je sois à la hauteur. Je lui ai obéi comme un soldat à son commandant, mettant en oeuvre une stratégie dont j’ignorais parfois les finesses. Il voit loin; pas moi. J’aurais perdu Valérie sans son aide. Encore un peu, et je lui aurais fait planifier ma vie entière.

Les métaphores militaires me viennent facilement ici. Pas surprenant, les patrouilles à l’aéroport trimballaient leurs M16 comme des guitares, comme si ces instruments n’avaient pas été conçus pour cracher la mort à huit cents balles la minute. Mais ce sont aussi les pierres qui me font ça, les siècles d’histoires empilés le long des avenues, et pas un de ces siècles qui ait été exempt de guerre. D’innombrables bottes ont marché en cadence sous ces fenêtres au vingtième siècle et rien ne permet de croire qu’il n’y en aura pas d’autres avant la fin du vingt-et-unième.

J’entrevois Gaétan devant la sortie du métro: ponctuel comme toujours. Il me serre la main et m’attire même dans une brève accolade, je crains un instant qu’il soit déjà acclimaté au point de me planter un bec sur les joues, mais non, il n’en est pas là. Ses compliments pour ma prestation de la veille sont succincts mais sincères. Je lui avais bien offert d’aller prendre un verre après le spectacle, mais il a été trop timide ou trop couche-tôt. Il bouillonne de remerciements: pour les bons sièges hier, pour les billets d’avion. Je l’interromps aussitôt:

— Tu le mérites bien. Et puis, le bonheur, le succès, ça se partage. Comment va ta fille?

— Elle trouve que Paris est trop bruyant, trop pollué, que les gens sont trop stressés… et elle adore ça quand même. Elle a dû prendre une centaine de photos hier.

— Ça s’est passé comment avec Doris?

— Pas si mal. Elle déteste voir Stéphanie partir si loin sans elle, mais elle s’en serait voulu de la priver d’une si belle occasion. Et puis, elle l’aura pour tout le reste de l’été.

Malgré sa bonne humeur, je sens un malaise entre nous. Depuis que Valérie m’est revenue, nous ne nous sommes vus que très rarement, et pour affaires uniquement. Il ne pose même pas de questions quand je l’entraîne aux Galeries Lafayette. Nous enfilons un escalier roulant après l’autre, nous nous élevons tranquillement au-dessus des rayons de cosmétiques, des vendeuses impeccables et irréprochables, des mannequins vêtus de robes diaphanes. Je sens que c’est à moi de faire la conversation.

— Comment vont les affaires?

— Bien, surtout depuis qu’un certain chanteur vedette a parlé de moi dans une entrevue accordée à un certain magazine à grand tirage.

— C’était la moindre des choses. T’as fait beaucoup pour moi… T’avais raison, tu sais, sur toute la ligne. C’était dur pour moi de l’accepter, mais je comprends maintenant.

— Et il fallait que tu m’entraînes dans un magasin de lingerie pour me dire ça?

— Aie confiance, et dis-moi plutôt, grand businessman: si t’es pas encore trop occupé, ça te dirait qu’on reprenne nos parties de squash quand je rentrerai?

— On pourrait… t’auras qu’à téléphoner, on s’organisera.

Je connais ce ton. Ça veut dire « c’est une bonne idée, mais nous savons tous les deux que ça ne se fera pas ». C’est presque un « non » poli. Il n’en faut pas plus pour me faire comprendre que, tout sincère que je sois, ce n’est pas moi qui insisterai pour que ça arrive, et lui non plus.

Le dernier escalier roulant nous dépose sur le toit. Gaétan, surpris par tant de soleil, met quelques secondes à me rejoindre près du rebord. On voit loin et bien d’ici: les côtes de la cathédrale Notre-Dame, le dôme doré des Invalides, tant de repères célèbres qu’on croirait avoir toute la ville devant soi. C’est moins chaotique d’en haut: on voit où chacun s’en va, on remarque bien le plan des rues élaboré par Haussmann pour donner ordre et élégance à la capitale. Je souligne tout ça d’un geste:

— Derrière toutes ces fenêtres, des millions de Français t’ignorent. C’est plus simple que de grimper dans la tour Eiffel, non?

— Je suis content d’avoir vu ça. Merci.

Il dit ça avec un sourire doux-amer qui ne lui ressemble pas du tout. J’essaie de le rendre plus bavard, de piquer son sens de l’humour, mais les pauses menacent d’avaler la conversation. On en revient à son boulot, il explique comment les intérêts du client passent avant tout, et l’évidence s’impose enfin: il a sauvé mon mariage aux dépens de notre amitié. Pour lui, le calcul devait être simple. Il a compris que je tenais à Valérie plus qu’à lui. Il a tout fait pour me pousser sur la bonne voie, quitte à ce que je pile sur mon orgueil, quitte à ce que j’en vienne à le détester. Quitte aussi à ce qu’il me répugne, presque, avec son affinité pour le malheur. Je n’arrivais pas à concevoir qu’on puisse s’y complaire comme il semblait le faire, alors que j’en étais terrifié; j’aurais voulu ne plus jamais rien entreprendre, ne plus jamais risquer quoi que ce soit. J’en suis ressorti mieux. Je voudrais lui dire que ça vaut la peine d’essayer même si le pire est possible, et que c’est ça la vie, c’est ça l’amour, que ça se vit envers et contre les probabilités. Je me demande s’il sait tout le poids qu’il prend sur ses épaules en servant ainsi de tête froide pour tous ses clients, en se forçant à regarder le malheur droit dans les yeux.

Il sait ce qu’il fait pourtant, et je me demande si je ne projette pas un peu en lui prêtant le même malaise qu’à moi. S’il a choisi de sacrifier notre amitié, il doit avoir eu le temps d’en faire son deuil. Nous redescendons en silence à travers un monde climatisé où chaque chose trouve sa place. À la sortie, j’hésite à proposer une visite au bistro, et Gaétan prend les devants:

— Il vaut mieux que j’y aille.

— Tu veux qu’on se revoie cette semaine? Invite ta fille et j’inviterai ma femme.

— Merci, mais je pars demain.

— Tu viens à peine d’arriver! Comment veux-tu apprécier Paris en si peu de temps?

Il a déjà pris le chemin du métro et je le suis machinalement, le soleil dans les yeux. J’ai peine à éviter les passants déjà plus nombreux. Gaétan bredouille quelque chose au sujet de son ex-femme qui s’inquiète, et puis il n’aime pas être absent trop longtemps… Ça sonne faux. Aurait-il des problèmes à régler à la maison? Il n’est pas cachottier d’habitude. Je vais à la pêche:

— C’est le boulot qui te presse comme ça?

— Non, ça va, mes clients sont accommodants. Je prends mes courriels d’ici au cas où il y aurait une urgence, quand même.

Je l’ai piqué dans sa fierté professionnelle, on dirait. C’est bien certain qu’il aurait tout préparé en vue de son absence. Tout ce qu’on peut préparer, du moins. Alors quoi, s’attend-t-il à ce que le ciel lui tombe sur la tête? Je lance ça à la blague et il se ferme comme une huître. Il ne descend pas dans le métro mais se poste plutôt à l’arrêt d’autobus juste devant. C’est vrai, il préfère voyager en surface. Il est chanceux: je vois l’autobus là-bas derrière les Renault et les Peugeot, poids lourd en pays de poids plumes. L’approche de cette masse de métal et de plastique me fait l’effet d’un compte à rebours. Il y a des choses qu’on ne peut arrêter… Ça sort tout seul:

— Qu’est-ce que tu sais?

Gaétan a l’air gêné, contrit, triste aussi. Il n’y a pas que lui qui sache écouter: je me souviens nettement de son aveu d’impuissance, de ce moment où j’ai entrevu la faille dans sa carapace. Il y a des situations pour lesquelles aucune préparation ne saurait être adéquate… Il n’y aurait bien que ça pour le troubler à ce point sans qu’il veuille m’en parler. Rien de personnel; quelque chose d’énorme plutôt, si bien qu’il ne pourrait partager son malheur avec moi puisqu’il me révélerait alors ce qui est aussi mon malheur. Je répète ma question, j’essaie de deviner, je scrute la rue, les passants, le ciel…

— Il faut que j’y aille. Merci pour tout.

C’est tout ce qu’il trouve à dire en montant à bord de l’autobus. Je le vois chercher un siège et j’attends que son regard se porte de nouveau sur moi. Une fois assis, il ne peut s’en empêcher. Je prononce ma question tout bas en articulant assez pour qu’il la lise sur mes lèvres:

— Scénario K101?

Je sais qu’il n’avouera pas, mais ses yeux disent tout. Mauvais menteur, le Gaétan. L’autobus repart avec un grondement quasi méprisant, me laissant seul démoli dans une ville qui ne me connaît pas, dans un pays qui n’est pas le mien, sur une planète où ce n’est pas moi qui prends les décisions. Seul à entrevoir l’orage à l’horizon.

En rentrant à l’hôtel, je croise une foule de gens, mais personne qui comprendrait. Je comprends si peu moi-même: je ne sais rien, n’ai pas d’indices sinon l’air hanté de Gaétan qui, lui, a compris.

Valérie n’ouvre qu’un oeil à mon arrivée; le referme, bâille, sourit. J’enlève mes souliers et m’étends contre elle, me colle sur toute la longueur, m’émerveille de cette longue frontière paisible où nos corps se rencontrent. Combien de temps encore? Des mois, des semaines, quelques jours seulement? Je pourrais nous prendre des sièges sur le premier vol demain, embarquer sur le même avion que Gaétan, qui sait, lui faire cracher le morceau. À quoi bon?

Nous restons longtemps allongés. Valérie me raconte les rêves qu’elle a faits, curieuses petites vignettes sans conséquences. Elle est heureuse ici, elle a tout plein de visites à faire: elle veut aller chez Rodin, au théâtre, chez l’arabe, au marché de la rue Mouffetard, à la maison d’un poète maudit que je gagnerais à connaître. Elle me calme. Malgré tout, elle me calme.

Nous planifions notre séjour et nous parlons d’avenir, de ma prochaine tournée, du pays où nous célébrerons notre dixième anniversaire, notre vingt-cinquième, notre cinquantième. Le monde est à nous, même si on peut très bien venir nous le prendre demain. Si la catastrophe est inévitable, il ne reste rien à faire sinon vivre.

Ce texte vous a plu? Vous en voulez d'autres? Inscrivez-vous à mon infolettre: vous obtiendrez en cadeau une nouvelle inédite, vous recevrez du contenu exclusif à l'occasion, et vous serez avisé(e) de mes prochaines publications en ligne ou sur papier.