Les enseignements du NaNoWriMo

© Éric Gauthier 2002

En 2002, j’ai participé au National Novel Writing Month, une activité consistant à écrire un roman de 50 000 mots en 30 jours. J’ai même réussi à atteindre l’objectif. L’expérience ayant été plutôt instructive, j’ai cru bon de mettre par écrit ces quelques pensées et conseils. Ça peut vous intéresser si vous envisagez d’écrire un roman (pour le NaNoWriMo ou non) ou si vous êtes simplement curieux par rapport au processus que ça implique. Comprenez bien que tout ceci est plutôt subjectif, bien sûr. Les énoncés qui suivent proviennent uniquement de mon expérience du NaNoWriMo et n’ont peut-être rien à voir avec l’écriture d’un roman sérieux, sans compter qu’ils ne s’appliquent peut-être qu’à moi.

Dans le désordre:

Lors de l’écriture d’un roman, n’ayez pas peur de vous écarter un peu du chemin tracé. Ce n’est pas une nouvelle, c’est un roman: vous avez de la place pour vous étendre. Ça vous tente d’écrire une petite scène cocasse qui ne fait pas du tout avancer l’intrigue? Faites-vous plaisir! Ce curieux personnage que vous avez inventé uniquement pour votre épisode cocasse pourrait très bien jouer un rôle utile plus loin dans l’histoire. Permettez-vous toutes sortes de tangentes et d’improvisations. Si plus tard votre intrigue se désagrège, si vous ne trouvez pas comment faire passer votre protagoniste du point C au point D, retournez lire tous ces petits bouts qui dépassent et vous y trouverez peut-être la ficelle qui vous permettra de racommoder l’intrigue.

*

La télévision est une ennemie. L’Internet peut être un excellent outil de recherche, mais peut aussi être une distraction encore pire que la télé: c’est une épée à deux tranchants.

*

Ce sont les personnages qui font vivre le roman. Si leur personnalité est bien définie, ils en viennent à s’animer et à diriger l’histoire d’eux-mêmes. Vous avez besoin de 300 mots pour compléter votre quota de la journée? Faites jaser deux ou trois personnages ensemble et regardez le dialogue s’écrire tout seul! Ça a été pour moi l’un des aspects les plus fascinants de tout ce projet: de voir comment les personnages se définissent et se crystallisent en êtres cohérents à mesure qu’on les écrit. C’est surtout satisfaisant quand on arrive au point où, pour une situation donnée, on sait instinctivement comment chacun des personnages réagirait. Là où ça devient épeurant, c’est quand on croit apercevoir l’un de ses personnages sur la rue, dans le monde réel.

*

C’est un peu plus facile d’écrire lorsqu’on sait que plein d’autres gens sont eux aussi en période d’écriture intensive. J’ai rencontré quelques-uns des participants montréalais, et à chaque fois je m’en suis trouvé stimulé et plus motivé.

*

L’écrivain est une machine au fonctionnement plutôt simple. On entre du café dans l’écrivain, et l’écrivain produit des mots et de l’urine. L’urine est facile à gérer et est aussi prévisible, puisqu’elle est produite en proportion directe avec la quantité de café ingérée. Ce qui est frustrant, c’est que la production de mots, elle, varie beaucoup trop. On peut se fier sur une voiture neuve pour fournir une performance de X milles au galon, mais un écrivain ne produit pas nécessairement un même nombre de mots pour chaque tasse de café. À court terme, la caféine s’accumule dans le sang de l’écrivain et en vient à produire des effets secondaires. Il y a donc une limite au nombre de tasses consécutives que peut consommer l’écrivain. C’est pourquoi il serait utile, il me semble, d’inventer un appareil simple pouvant mesurer continuellement le taux de caféine dans le sang de l’écrivain. Un écran à cristaux liquides pourrait afficher le taux exact, tandis que deux voyants (un rouge et un vert) indiqueraient si l’écrivain dépasse ou non son taux optimal. Pour automatiser le processus, on pourrait relier l’appareil à une machine à café qui serait activée dès que le taux de caféine de l’écrivain devient trop bas. Bien sûr, l’appareil demanderait une période de calibration pour déterminer exactement ce qui constitue un taux de caféine idéal pour l’écrivain en question. N’oubliez pas: à tout problème, il y a une solution technologique. (1)

*

L’Office de la langue française est votre ami! C’est particulièrement vrai si, comme moi, vous avez tendance à utiliser trop d’anglicismes. En écrivant mon roman, je me suis souvent référé au Grand dictionnaire terminologique qui contient des termes reliés à une foule de domaines différents. C’est l’endroit tout indiqué pour changer vos bearings en roulements à billes et vos « tinques » (de l’anglais tank) en réservoirs.

*

Les dialogues sont faciles à écrire; les descriptions représentent un certain défi, celui d’offrir au lecteur un regard frais et clair; l’élaboration de l’intrigue, avec ses complications inattendues, est une forme de torture.

*

Si vous écrivez un roman, faites bien attention à ce que vous y incluez. En particulier, pensez-y trois fois avant d’inclure un personnage impliqué dans le crime organisé. Le mot « organisé » est important ici: ça implique tout un réseau. Votre personnage a beau n’être qu’un membre mineur de la pègre locale, il n’en reste pas moins qu’il a tout plein de contact illicites et qu’il doit y avoir au-dessus de lui toute une hiérarchie de gens peu fréquentables. Si votre personnage — appelons-le Fred — voyage beaucoup, on le soupçonnera peut-être de traffic de drogue. Si Fred se suicide en sautant d’un douzième étage, son « boss » croira plutôt à un règlement de compte et le prendra peut-être comme une insulte personnelle. Placez Fred dans votre beau roman aux prétentions littéraires, et en peu de temps vous verrez tout le milieu du crime organisé s’en mêler et transformer votre roman en polar à la Robert B. Parker (2). Autrement dit, inclure dans votre roman un membre de la pègre, c’est un peu comme de nourrir l’ourson tout mignon que vous venez de trouver en forêt: tôt ou tard, la mère voudra venir s’en mêler.

*

Quelques trucs pour obtenir plus de mots:

  • Donner des noms composés au personnages principaux. Il suffit de rebaptiser votre Quasimodo en Billy Bob pour gagner un mot chaque fois que le pauvre homme est mentionné.
  • Inclure un personnage qui utilise beaucoup de jargon scientifique ou administratif. C’est parfait pour utiliser trois mots là où un seul suffirait. Mais n’exagérez pas! Pour un exemple de bon dosage, prenez le personnage du sergent Théberge dans la série « Les gestionnaires de l’Apocalypse » de Jean-Jacques Pelletier. Son parler convient à sa personnalité, et quand il traite un subordonné de « sombre batracien obscurantiste », c’est un petit triomphe pour l’art de l’insulte.
  • Écrire du dialogue. Quand les personnages et leurs motivations sont bien définies dans votre esprit, laissez-les parler et regardez les mots s’accumuler. Ne vous laissez pas tromper, par contre: comme chaque réplique demande un saut de ligne, les pages passent vite, mais ça ne veut pas dire que vous écrivez si vite que ça.

1 Si l’idée vous plaît, n’hésitez pas à la développer pour en faire un produit commercial. Tout ce que je vous demande, c’est de m’en donner un exemplaire pour mon usage personnel. [retour]

2 Ne croyez pas pour autant que je veux dénigrer cette noble institution qu’est le roman policier. Votre beau roman aux prétentions littéraires ne vaut pas mieux. D’ailleurs, il ne vous convient pas d’être prétentieux. Après tout, vous êtes en train de négliger votre vie sociale pour passer de longues heures devant un ordinateur beige en compagnie d’une poignée d’amis imaginaires. Il n’y a pas d’orgueil à en tirer. [retour]

Ce texte vous a plu? Vous en voulez d'autres? Inscrivez-vous à mon infolettre: vous obtiendrez en cadeau une nouvelle inédite, vous recevrez du contenu exclusif à l'occasion, et vous serez avisé(e) de mes prochaines publications en ligne ou sur papier.