![[Le blues du poisson rouge (Eric Gauthier 2003)]](poisson_bar.gif)
Chaque matin il faut nourrir le poisson rouge. Je me plante devant l'aquarium, le poisson remonte vers ma main qui doit lui paraître gigantesque et planante, je lui donne une pincée et ça lui suffit. J'ai oublié son nom. Pas sûr seulement pourquoi je le tiens en vie. Ça serait pas si pire si je pouvais lui déverser une ou deux tasses de bouffe et l'oublier pendant un mois ou trois. Mais non: l'imbécile en mangerait trop et crèverait d'indigestion.
Il est trois heures de l'après-midi, en fait, mais j'appelle ça le matin quand même. Depuis que je travaille de nuit, je vis en décalage horaire. Pas grave: j'ai longtemps vécu avec des horaires bâtards.
Je m'appelle Victor. J'ai 22 ans. J'habite dans le quartier Rosemont à Montréal, dans un appartement juste un peu trop grand et dispendieux pour moi. Seul avec le poisson.
Si je tiens un journal, c'est pour deux raisons. C'est parce que ça passe le temps à la job, et parce que je me suis donné un but: résoudre la question animale.
Mon ex disait que c'était important d'avoir des buts. Elle le dit encore, sûrement.
***
Ben tranquille au club vidéo aujourd'hui. Ça fait une demi-heure que j'ai pas vu de client. Pas sûr de l'heure. Milieu de mon shift, environ.
Sur la grosse télé suspendue: Anaconda. Jennifer Lopez aux prises avec un maudit gros serpent. Je garde un oeil dessus en écrivant.
Les animaux, donc. On a beau tout couvrir d'asphalte et de béton, Montréal est quand même pleine d'animaux. Chiens, chats, poissons (bien sûr), pigeons, écureuils, chevaux (dans le Vieux), passereaux en tous genre, insectes à en désespérer. Mouettes. Chevreuils, à ce qu'on me dit, sur le Mont-Royal. Iguanes, hérissons, perroquets, tarentules et autres animaux de compagnie considérés exotiques.
Alouette.
Tous ces animaux-là, en plein coeur de ce qu'on appelle la civilisation. Quoi de moins naturel que la civilisation? Si les animaux s'y intègrent, ça fait pas un ensemble harmonieux pour autant. Nous autres humains, on achète ou on côtoie tous ces êtres-là sans les comprendre. Soit on les ignore, ou on cherche à s'en servir.
À première vue, je peux diviser l'utilisation des animaux en trois catégories: la consommation, la compagnie et la décoration. On mange du boeuf, du cochon et des centaines d'autres espèces, on achète des chiens et des chats pour tromper notre ennui, et on place des poissons dans des aquariums pour mettre une touche de couleur dans notre grisaille. C'est-tu normal, tout ça?
Je repense à ce problème-là chaque fois qu'un client, avant d'entrer, attache son chien au parcomètre comme on stationne une auto. Quand on y pense bien, y a rien de normal là-dedans.
En fait, le fond de tout ça, c'est que les animaux sont considérés comme une forme de vie inférieure aux humains. Ça mérite réflexion, comme disent les savants.
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Mon shift est presque fini. Jennifer Lopez a survécu. Les pervers habituels sont passés: l'un d'eux a bien dû passer trois quarts d'heure dans la section XXX. Il n'a rien loué.
Mon rhum'n'coke est presque fini lui aussi. Je m'en mixe souvent un dans une bouteille de deux litres avant de venir travailler. Je le fais pas trop fort: après tout, l'alcool rend l'homme semblable à la bête. L'important, c'est que ça me mette à l'aise un peu. J'en oublie un peu combien l'héroïne me manque.
Mon ex ne me laissait pas toucher à l'alcool, comme de raison. Elle avait peur que je remplace une dépendance par une autre. Pas de danger. Le high de l'alcool n'est rien en comparaison: c'est pas ça qui va me rendre accro. Et pis, j'ai pas oublié toutes les conneries que j'ai faites au nom de la prochaine dose.
En anglais, pour parler de sa dépendance, un gars va souvent parler de "monkey on my back". Être accro, c'est avoir un singe sur le dos. Je l'ai oublié dans ma liste d'animaux, celui-là, le singe grimaçant qui nous pousse aux pires bêtises. C'est ben pire que le petit diable sur l'épaule des personnages de dessin animé. Le singe, c'est pour vrai.
C'est un peu ce qu'elle a fait pour moi, l'ex. Elle m'a aidé à m'arracher le singe de sur le dos. Au début, moi, j'avais peur de faire d'elle ma nouvelle dépendance. Mais non, je suis au-dessus de ça. Le sexe me manque, oui. Pas surprenant, j'en suis dépendant depuis la puberté, comme n'importe quel homme. Le sexe me manque, mais elle? D'elle, il ne me reste pas de singe: au plus, un poisson dans mon appartement.
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Une autre journée, et encore le poisson. On le croirait pas, mais ces bêtes-là peuvent grossir jusqu'à faire un pied de long, facilement. Ils grandissent en proportion avec l'espace qu'on leur donne.
C'est comme moi dans cet appartement-ci. À vivre avec l'ex (avant qu'elle devienne mon ex), je prenais le peu de place que j'avais. Quand je l'avais fait fâcher, je prenais mon trou. Quand ça allait bien, j'avais ma moitié du lit.
Maintenant qu'elle a décampé, j'ai de l'espace pour m'étendre un peu. Je m'étends, et je commence à comprendre. J'ai de l'espace pour réfléchir. Je comprends que si elle est partie, ce n'est pas, comme elle me l'a dit, parce qu'elle venait de réaliser à quel point j'étais égoïste. En fait, c'est elle qui était trop égoïste pour me permettre mon égoïsme et m'aimer malgré ce défaut-là.
À peine un mois depuis qu'elle est partie, et déjà tout est tellement plus clair...
Je suis allé au parc aujourd'hui. Belle journée. Les nuages traînaient leurs gros culs paresseux dans un ciel trop bleu pour être vrai. Tous les gens du quartier s'étaient donné le mot pour promener leurs chiens en même temps.
Je me suis évaché dans l'herbe sans bouger et les animaux sont tous venus m'inspecter, mine de rien. Les écureuils, les pigeons, les fourmis, les mouettes occasionnelles, les guêpes, les chiens sus-mentionnés... Qu'est-ce qui nous sépare d'eux, vraiment?
Qu'est-ce qu'on a qu'ils ont pas? L'intellect? Pantoute. Les singes peuvent apprendre à parler par signes, et on n'arrête pas de dire comment les dauphins sont intelligents.
L'émotion, d'abord? Non plus. Les chiens, en particulier, sont des grands sensibles, c'est évident.
L'utilisation d'outils? Pas du tout. Les singes en sont capables. Les mouettes saisissent les coquillages qu'elles ne peuvent pas ouvrir, les lèvent haut dans le ciel et les laissent se fracasser sur le sol. Elles utilisent la gravité comme ouvre-boîte.
L'humour? Pas sûr. Les hyènes rient, pour ce que ça vaut. Les chiens sont capables de jouer et de s'amuser: de là à trouver que quelque chose est drôle, y a qu'un pas. Et je suis sûr que les chats rient dans notre dos.
En fin de compte, on n'a pas de raison de se croire si uniques en tant qu'humains. Tous les animaux font preuve d'humanité à des niveaux différents. On n'a pas le monopole sur la pensée, ou le sentiment, ou ben l'apprentissage, ou quoi que ce soit d'autre.
Sur le tronc d'arbre au dessus de ma tête, un écureuil me regarde, bien agrippé à l'écorce, tête en bas. Je lève la tête pour le regarder dans les yeux. Je me demande ce qu'il peut bien penser. Quelles sont les questions brûlantes dans le monde écureuil?
Et d'un coup, drette là, j'ai une révélation.
C'est la réincarnation qui doit être la réponse.
***
Me v'là au club vidéo. Encore. C'est Cujo qui joue présentement. Un film entier au sujet d'un Saint-Bernard enragé. Paraît que Stephen King était dopé jusqu'aux yeux quand il a écrit ça. Y a sûrement une leçon là-dedans, mais je sais pas laquelle...
Depuis le parc hier, j'ai passé tout mon temps à lire des livres sur la réincarnation. La plupart sont trop vagues ou trop ésotériques, mais en rejoignant les morceaux de chacun je me fais une bonne idée du phénomène.
En gros, on vit sa vie et chacune de nos actions pèse dans une grande balance cosmique. C'est notre karma. Si notre karma est bon quand on meurt, on renaît dans une meilleure vie: on recommence la même game, mais la puck a un peu plus tendance à rouler pour nous autres. Ceux qui sont vraiment évolués se libèrent du grand cycle de la vie et de la mort et atteignent une sorte de paradis ou ils n'ont plus besoin de rien.
Si notre karma est mauvais, par contre, on se réincarne en créature moins évoluée et il faut gagner le droit de redevenir humain. On mène une vie d'écureuil, ou de mouton, ou ben de mouche si on est pas chanceux, et on tente d'être le meilleur écureuil, le meilleur mouton ou la meilleure mouche qu'on peut être.
C'est embêtant, ce système-là. Est-ce que tous les animaux sont des humains réincarnés? Est-ce que c'est plus courant de régresser ou d'évoluer? Sur l'écran au plafond, Cujo est en train de terroriser une femme et son fils. Ça crie, ça grogne, on entend juste ça dans le club vidéo. Si on se réincarne en chien et qu'on attrape la rage, si on tue des gens à cause de ça, est-ce que c'est de notre faute? Est-ce que le pauvre Cujo va devoir se réincarner en ver de terre?
Une chose est sûre, en tout cas: je deviens végétarien.
***
De retour à l'appartement, j'ai passé cinq minutes à regarder le poisson rouge et à me demander qui il pouvait être dans une vie antérieure. Un jardinier? Un chauffeur de taxi? Un médecin? Une célébrité, peut-être. Charlie Chaplin? Jacques Cousteau?
"Poisson rouge" se dit "goldfish" (poisson d'or) en anglais. Pourtant, il n'est ni rouge, ni doré, mais plutôt orange. Mon ex disait que la vérité se trouvait quelque part entre les langues, comme pour le poisson. Chaque langue et chaque culture a sa manière d'approcher la vérité, mais aucune ne la possède en entier.
Elle était anglophone, l'ex, mais c'était pas sa faute, elle avait été élevée comme ça. Elle se débrouillait pas mal en français. On se donnait des cours de langue tous les deux, tséveudire.
Elle a encore laissé un message sur le répondeur tantôt. Elle veut savoir ce que je deviens, comment je m'occupe, si je mange bien, ce genre de choses-là. Mademoiselle a pas perdu l'instinct maternel, même si, en théorie, elle veut plus rien savoir de moi.
Elle a surtout peur que je retombe dans la rue. Parlons-en, de la rue! Tout le monde en parle comme s'il y en avait juste une, une seul longue rue qui traverse toutes les grandes villes et sur laquelle on jette les indésirables. Ou ben on a une job et une maison, ou ben on est "dans la rue". Pas si simple! J'en ai connu beaucoup qui vivaient entre les deux, ni complètement "dans la rue", ni complètement à côté. Et j'en ai connu d'autres qui ont quitté une rue pour vite se retrouver projetés sur une autre rue. On se débarrasse pas facilement de nos vieilles habitudes.
Je m'en ennuie un peu, de ma vie de bum. Surtout, je m'ennuie des potes. Le vieux Larramée, qui connaissait tous les trucs. Mikey, le pauvre exalté à l'âme d'artiste, qui ressentait tout trop fort, qui avait un méchant coup de pinceau, mais qui aurait jamais pu "fonctionner en société", comme qu'ils disent. Et pis Mercier...
Maudite guenille molle de Mercier, qui avait l'air dix ans plus jeune que ses vingt-quelques. Mercier, beau bonhomme à sa manière, qui tombait en amour deux ou trois fois par mois avec quelque vieux sugar daddy qui en avait juste après son petit cul bien ferme. Chaque fois que je le voyais partir, Mercier, je me demandais si on allait pas le retrouver étranglé dans une chambre d'hôtel ou flottant sur le fleuve. Pour moi, c'est juste une question de temps avant qu'il tombe sur un fou, ou ben un tueur en série, ou ben qu'il pogne une de ces maladies qui vous laissent stérile ou juste mort. Avec un gars vulnérable comme lui, c'est quasiment inévitable.
Je lui ai dit souvent. Il voulait rien savoir. Il s'attachait à chaque nouveau "client" comme un chien déjà fidèle. Il trouvait le tour de se faire croire qu'il aimait ça.
Tiens, plus tôt dans mes notes, je parlais d'être inférieurs, comme quoi on voit les animaux comme une forme de vie inférieure. C'était un peu comme ça pour nous autres. On était comme des rats: ou ben on faisait peur aux gens, ou ben ils faisaient de leur mieux pour ne pas nous voir. Y avait un peu de liberté là-dedans, que personne s'attende à rien de nous autres. Mais y avait aussi du danger là-dedans, pis de l'humiliation. On était exploitables, comme des animaux. On comptait pas.
***
Assis au club vidéo, je grignote mon lunch. J'ai acquis un nouveau respect pour les végétariens. Pas toujours facile, comme régime. On a beau l'apprêter comme on veut, une salade, ça reste une salade.
Anyway.
Qu'est-ce qui détermine en quelle espèce on se réincarne? Est-ce que c'est directement relié au type de fautes qu'on a commises?
D'après leur comportement, j'imagine que les pigeons devaient avoir été des commères dans leurs vies précédentes. Les chats sont plutôt sensuels: des anciennes danseuses, peut-être? Les hippopotames devaient être des couch potatoes, des zappeurs paresseux de la pire espèce.
Évidemment, c'est peut-être plutôt une question de justice poétique. Quiconque aurait péché par excès de parole se réincarnerait en carpe (c'est censé être muet, une carpe, non?). Un voyeur deviendrait un de ces animaux presque aveugles: une taupe, ou ben une chauve-souris.
Ciboire, Dieu sait ce que les vers de terre ont ben pu faire pour mériter leur sort...
Le bill d'électricité et celui du chauffage sont rentrés en même temps. Je suis en retard sur les deux. Celui de l'Hydro, je l'ai placé contre la paroi de l'aquarium, pour que le poisson puisse le lire. J'ai calculé sa part et je l'ai écrite à côté du montant total, pour qu'il voie ce qu'il me coûte. On dit que ces poissons-là se rappellent jamais plus que les trois dernières secondes, mais là, avec la facture devant les yeux, il pourra pas oublier.
Bonyeu, ça démontre juste à quel point j'aurais besoin d'un coloc. Mais non, je le supporterais pas longtemps. C'est à peine si je supporte l'appartement lui-même. On dirait qu'il y a encore dans l'air les échos de tout ce qu'on s'est dit, mon ex pis moi. C'est malsain.
Ici, au club vidéo, l'air porte pas d'histoires à part celles que je fais passer sur la grande TV.
Bats, ce soir. Un essaim de chauves-souris qui tuent du monde. Ridicule à souhait.
Au fond, les monstres dans les films d'horreur sont les instruments de la bonne vieille loi de la sélection naturelle. C'est presque toujours les personnages stupides, achalants ou lents qui se font tuer. Évidemment, comme presque tous les personnages dans ces films-là sont stupides, ça fait des bains de sang impressionants.
Quand même, c'est une idée intriguante. Et si les animaux étaient vraiment l'outil d'une force quelconque? Je déteste pas cette idée-là.
***
Je crois avoir fait un grand pas dans ma compréhension. C'était évident, vraiment. La réincarnation, je veux dire.
J'ai arrêté d'être végétarien. J'ai compris qu'en mangeant les bêtes, l'homme se fait l'instrument du karma. Si un homme renaît cochon, c'est qu'il a dû tuer quelqu'un, ou ben voler la femme de son voisin, ou quelque chose comme ça. S'il renaît en captivité dans une ferme où on va inévitablement l'engraisser et le tuer, ben voilà, c'est son destin: c'est la leçon qu'il doit apprendre pour mériter une meilleure existence dans sa prochaine vie. D'ici là, c'est le karma de ce cochon-là de mourir dans la douleur.
C'est pour ça que maintenant je mange mon bacon sans remords et que je piétine les vers de terre avec la satisfaction du travail bien fait.
Naturellement, ça n'excuse pas la cruauté envers les animaux (sauf les vers de terre, qui doivent vraiment l'avoir mérité). Après tout, il faut laisser à ces pauvres âmes la chance de se racheter.
En tout cas, ça clarifie un peu la question de la consommation. On mange les animaux parce que c'est leur destin, c'est tout.
J'en ai clarifié une autre, de question, tiens. Je suis sorti avec Marlène, la petite blonde qui vient me relever de mes fonctions chaque matin au club vidéo. Ça faisait un bout que ça me démangeait (abstinence forcée oblige) et j'ai réussi à trouver un trou dans nos horaires respectifs. On est allés danser, on a jasé et tout allait bien jusqu'à ce que j'apprenne qu'elle avait un enfant.
Un gars débande vite.
J'étais pas mal saoûl et, sans trop y penser, je lui ai déballé mes théories sur les enfants, les bébés en particulier.
Parce que c'est des drôles de créatures, les bébés. C'est sûr, à la longue, ils sont supposés devenir des membres utiles de la société. J'ai toujours un peu de misère à croire ça. Y a un méchant fossé entre le bébé et son futur moi adulte, tellement qu'on en vient à les voir comme deux êtres différents. Et dans ces cas-là, le bébé n'est rien de plus qu'un autre animal de compagnie. On le garde en captivité, on le nourrit, on lui apprend des tours et on essaie de le dompter pour pas qu'il chie sur le tapis.
Et comme de raison, y a plein de parents qui gèrent leur bébé comme s'il était une fin en soi, sans adulte au bout. Ça leur fait une méchante surprise tôt ou tard...
L'ex en voulait un, de bébé. Je lui ai expliqué patiemment toute ma théorie, en concluant que je préférerais avoir un enfant qui est capable de se traîner tout seul et de dire ce qu'il pense. Ça lui plaisait pas, mais je suis resté ferme: on adopterait un jeune de six-sept ans quand on aurait de l'argent. Comme ça, j'étais safe: mon père a jamais eu d'argent, ma mère a jamais eu d'argent, leurs parents non plus, et leurs grands-parents encore moins. C'est pas moi qui allais changer le refrain.
Drôle d'arrangement, les bébés, donc. Évidemment, quand je lui ai tout expliqué ça, à Marlène, elle l'a pas trouvé drôle. Peut-être parce qu'elle savait que j'ai raison. Quand même, j'ai peur d'y être allé un peu fort. Pour que les gens acceptent les grosses vérités, faut leur donner ça graduellement.
À l'appartement, le poisson m'attendait. C'est triste de sortir avec une fille pour revenir seul à un appartement vide. C'est pire encore quand il y a un poisson pour me narguer.
***
Dimanche. J'aurais ben dormi toute la journée si le téléphone m'avait pas réveillé. C'était Mercier. Prévisible, ce gars-là, d'habitude, mais quand il m'a dit ce qu'il avait fait cette fois-ci, j'en suis pas revenu.
J'avais entendu dire qu'il s'était attaché à un bonhomme "aux pratiques marginales", et c'est vrai pas à peu près. Son nouveau mentor est un trippeux de sado-maso. Il est proprio d'un club du genre à New York. Le vieux, son trip, c'est la domination, simplement, et il a l'argent pour satisfaire ses goûts.
Mercier avait commencé à le voir deux fois par semaine pour des petits jeux bien rémunérés. Puis, la semaine passée, le vieux lui a fait une offre d'emploi permanent à sa résidence. Un emploi comme S&M pet, rien de moins. Le suit en cuir, le masque, le zipper sur la bouche et tout.
Mercier a accepté. Il est payé, logé, nourri et il n'a pas à penser. Le vieux lui dit quoi faire. Pas de budget à tenir, pas de socialisation, pas d'angoisse à chercher le grand amour, à soigner son apparence, à essayer de paraître intéressant. Mon pote Mercier est devenu, à toutes fins pratiques, un animal domestique.
C'est génial!
Il a trouvé comment s'effacer entièrement de la carte. Plus besoin de se casser la tête à propos de rien. Il s'est complètement redéfini. Sans avoir à mourir, Mercier s'est réincarné sur un niveau d'existence où il sera plus à l'aise. Je suis presque fier de lui, tiens.
***
Trois jours depuis mes derniers écrits. J'ai été occupé.
C'est en pensant à Mercier qu'une autre révélation m'est venue. Je pensais qu'on tolérait les animaux pour trois raisons: pour les consommer, pour qu'ils nous tiennent compagnie, et parce qu'ils sont décoratifs. Mais y a pas juste ça: on les garde aussi près de nous pour nous rappeler qu'on est l'espèce dominante. On aime les contrôler, les dompter, les mettre à notre main. Ça nous change les idées de tout ce qu'on n'est pas capable de contrôler.
Pour Mercier, ça va: lui, il est consentant, il a choisi de se laisser contrôler, il a choisi cette vie-là parce qu'il n'aimait pas sa vie jusque là. Mais l'animal domestique moyen, né en captivité, n'a pas eu le choix et n'est rien d'autre qu'un esclave.
C'est pour ça que j'ai remis en liberté tous les animaux domestiques du quartier.
J'ai ouvert les portes grillagées, j'ai coupé les laisses, j'ai découpé dans les fenêtres des trous grosseur de chat. Je suis entré dans plusieurs maisons -- par la ruse, par chance ou ben par effraction, dépendamment -- et j'ai ouvert les cages et les terrariums. J'ai rien pu faire pour les poissons, et les pauvres avaient l'air de comprendre, qui me regardaient stoïquement avec leurs yeux globuleux.
Je m'y suis appliqué pendant trois jours. Je me sentais porté par un grand sentiment de bien-être, un high naturel, la satisfaction du devoir accompli. J'ai regardé les affiches d'animaux portés disparus recouvrir les poteaux et les lampadaires comme les bourgeons sur les branches au printemps:
"Avez-vous vu mon furet?"
"Recherchés: bouledogues français, paire."
"Perdu: chat gris, 2 ans, répond au nom de Câlisse."
"Aidez-moi à rentrer chez moi! Je suis un chiot noir aux pattes blanches..."
Ça m'amuse de voir celles-là, où c'est écrit à la première personne. Le propriétaire qui donne une voix à son animal, qui met des mots dans la gueule de l'animal comme s'il savait ce que la pauvre bête peut bien penser... L'hypocrisie, l'hypocrisie!
Mais le pire, c'est que ça valait pas la peine. De mes belles bêtes libres, il doit bien y en avoir la moitié qui sont bêtement retournées chez elles. D'autres se sont faites prendre rapidement, trop désemparées pour s'être sauvées très loin. Avec toutes les affiches, on va bien en capturer quelques-unes encore.
C'est beau de porter un message de libération, mais il faut que les esclaves soient prêts à le recevoir.
***
Et voilà, ma déception de l'autre jour est déjà oubliée. Je me suis contenté de retenir la leçon qui venait avec.
Les bonnes idées me viennent de plus en plus vite, est-ce que je l'ai mentionné?
C'est pour ça que j'ai donné ma démission au club vidéo. J'ai trouvé mieux. Mon ex serait fière de moi: j'ai maintenant trouvé comment faire quelque chose de ma vie et devenir du même coup un citoyen respectable. J'ai tout expliqué mon plan au poisson rouge, qui m'a écouté sans m'interrompre. Je crois qu'il approuve. J'ai peut-être bien fait de ne pas le jeter, en fin de compte.
Anyway, faut que j'y aille. Je commence aujourd'hui.
***
Ma première semaine à mon nouvel emploi s'est déroulée comme un charme. Le boss trouve que j'ai un talent naturel.
J'aurais pu prendre la solution facile, comme Mercier. Mais non...
J'aurais pu me laisser aller à rien faire, à m'enfoncer dans une sorte de misère familière. J'ai souvent vu ça. Tu te laisses dépérir juste pour voir ce qui va se passer. T'observes ta vie avec une fascination détachée, comme on regarde une grande catastrophe à la télé quand on sait que c'est truqué. C'est le jeu de la déchéance. J'y ai déjà trop perdu.
J'ai fait l'effort qu'il fallait et je me suis trouvé une vraie job. C'est juste le début.
J'ai mon plan. Je travaille avec sérieux pendant six mois, ou ben un an, ou ben deux, s'il le faut vraiment. Je me fais aimer des clients, j'accepte de plus en plus de responsabilités. Je me renseigne sur les subventions, les programmes pour jeunes entrepreneurs ou pour ex-toxicomanes. Le temps venu, j'achète la place, ou ben je pars ma propre compagnie: en autant que c'est moi qui prends les décisions.
Travailler dans une école de dressage: suffisait d'y penser. J'apprends des tours aux animaux. Je leur donne les outils qu'il leur faut pour s'assumer pleinement. Je passe beaucoup de temps avec eux et on s'entend bien. Je peux leur montrer ben des choses sans que leurs maîtres s'en doutent.
Dans mon appartement, bien calé dans mon fauteuil d'occasion, je tète une bière bien méritée. Je pense à vous autres, tous les citadins insouciants que vous êtes. Je cogne doucement ma bouteille contre l'aquarium du poisson rouge, et ensemble nous trinquons à ce jour pas si lointain où vos animaux si dociles sortiront de leur torpeur pour vous mordre le cul à pleines dents.

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