Tout le monde meurt et ça va très mal

© Éric Gauthier 2000
(publié dans Ailleurs #2)

Leur histoire est déjà commencée, mais rien ne nous empêche d’observer…

* * *

Après que les chiens aient dévoré le physicien et qu’on eut retrouvé Lucie épinglée au fond de son casier comme un simple papillon, on dût se rendre à l’évidence: le Projet était compromis. Courvier, le millionnaire qui finançait toute l’affaire, annonça un meeting d’urgence et s’y présenta le dernier, comme d’habitude.

L’aménagement de la salle de réunion était typique de l’esprit du Projet: à la fois discret, high-tech et prétentieux. Des chaises dépareillées étaient disposées autour d’une longue table bon marché. Un appareil de télé-conférence tout neuf — une de ces petites pieuvres triangulaires — étendait ses capteurs au centre de la table. Sur un mur, une citation de Sherlock Holmes: « Lorsqu’on a éliminé l’impossible, ce qui reste, bien qu’improbable, doit être la vérité. » Sur le mur opposé: « Impossible n’est pas français. » Une rapide inspection de l’édifice ne révélerait rien d’extraordinaire: que les traces de la PME qui y avait logé jusqu’à sa récente faillite. La principale marque du Projet (hormis le petit labo bien caché au deuxième sous-sol) était la présence de ces affiches qui prônaient, selon Courvier, « un esprit d’enthousiasme, d’exploration et de curiosité scientifique ».

Autour de la table, on bavardait en attendant que la réunion commence. Le philosophe était resté au labo pour regarder travailler les deux médecins légistes: il disait que ça l’inspirait. L’appareil au centre de la table transmettait la faible rumeur de leur conversation

Vincent MacLean feignait la nonchalance, mais ne perdait rien de ce qui se passait autour de lui. Il analysait chaque haussement de ton et chaque tic facial comme si sa vie en dépendait — ce qui était peut-être le cas. Depuis une semaine il portait son révolver en tout temps. Il considérait de plus en plus probable que la personne responsable de tous ces incidents fasse partie du groupe. Il soupçonnait Gunther, surtout par simple antipathie envers lui. Il soupçonnait Courvier, aussi. Comme il l’avait lu déjà, les gens très riches avaient quelque chose d’inhumain; Courvier aurait bien pu tout monter et fabriquer les indices de toutes pièces pour pouvoir s’adonner à quelque jeu sadique aux dépens des gens qu’il avait recrutés.

Courvier avait lancé le Projet deux mois auparavant pour tenter d’expliquer trois faits étranges qu’il croyait liés. Premièrement: la mort, dans une chambre bien verrouillée, d’un petit revendeur de drogues dont le coeur n’avait pas été retrouvé. Deuxièmement: l’enlèvement d’une fillette de huit ans devant trois témoins qui avaient donné trois descriptions différentes du kidnappeur. Troisièmement: la présence soudaine d’un arbre cinquantenaire devant la villa de Courvier, dans une pelouse qui avait toujours été dénuée du moindre arbuste.

Courvier croyait que ces incidents, de par leur improbabilité même, ne pouvaient qu’être liés. Or, il avait à sa disposition beaucoup de temps libre et des moyens presque illimités. Il avait suivi jusqu’aux liens les plus ténus et recruté en tout cinq personnes reliées de près ou de loin à ces aberrations qui avaient tant stimulé son imagination.

Ses recherches l’avaient d’abord mené à Lucie, prostituée favorite du trafiquant de drogues. Le prochain recruté avait été Gunther Steinway, qui avait déjà enseigné à la fillette disparue. Sa femme, Lisa, avait insisté pour se joindre au groupe. Gunther avait déniché Bertrand, un psychologue qui avait fait sa thèse sur le phénomène du kidnapping. Bertrand était le cousin de Vincent. Vincent, ex-policier, avait déjà arrêté le trafiquant avant sa mort par soustraction coronaire.

À ces gens impliqués pour diverses raisons vinrent s’ajouter quelques professionnels: deux médecins légistes, un physicien et un vieil eccentrique, à la fois parapsychologue et philosophe. Tous s’étaient engagés à ne discuter de leurs éventuelles découvertes qu’à l’intérieur du Projet, du moins jusqu’à la conclusion de celui-ci.

Ensemble, ces gens analysaient tous les faits, des plus essentiels jusqu’aux plus insignifiants. Tous travaillaient dans l’espoir qu’une révélation extraordinaire vienne à émerger de l’étrange tableau qui se dévoilait peu à peu. Tous s’étaient vite passionnés pour l’énigme, à part Vincent qui voulait simplement être débarrassé le plus vite possible de tous ces illuminés qui avaient fait irruption dans sa vie.

Puis tout avait mal tourné, d’où ce meeting où plus personne n’osait faire confiance aux autres. Courvier, pressé d’en finir, plongea dans le vif du sujet:

« Je voudrais tout d’abord souligner le bon travail de nos chers examinateurs médicaux, qui ont complété l’autopsie des deux chiens et examinent Lucie en ce moment même. Comme je le craignais, il n’ont rien trouvé d’anormal: aucune trace de drogues ou d’une quelconque maladie qui pourrait expliquer le comportement de ces pauvres bêtes. »

Gunther et Lisa Steinway, propriétaires de ces chiens d’ordinaire si doux, s’appuyaient l’un contre l’autre. Courvier, malgré ses efforts, ne pouvait dissimuler son excitation: l’absence de motif dans l’attaque des chiens ne venait qu’ajouter du matériel à ses recherches, au bout du compte. Vincent le détesta un peu plus.

« Notre étude de la mort de Lucie sera terminée d’ici 17 heures demain. Vous pourrez alors lui faire vos adieux. Vincent et Bertrand partiront à minuit et demie pour disposer du corps. »

Bertrand s’exclama: « Encore? »

Vincent hocha la tête sans la moindre surprise. Il avait fait du bon travail pour le physicien, alors on faisait encore appel à lui. Pas question de rapporter les morts à la police: chacun des membres du Projet avait accepté que son cadavre soit analysé et pris en charge au sein du Projet. Personne n’avait cru qu’on devrait appliquer cette clause, bien sûr. Personne ne s’y était opposé sérieusement: l’argent peut apaiser bien des préoccupations, et Courvier payait beaucoup.

Courvier continuait: « Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a une intelligence derrière tout ça. C’est peut-être la réalité qui se détraque, mais si oui elle se détraque à cause de quelqu’un. »

« À cause de qui? Un dieu? Le Dieu? », dit Lisa, mi-perplexe, mi-indignée.

« J’aurais de la misère à y croire. Pensez-y un peu sans préconceptions. Soyez fluides. Videz-vous l’esprit et dites-moi la première chose à laquelle ça vous fait penser. Qui pourrait être derrière tout ça? »

Gunther se prit au jeu, déclarant les yeux fermés: « Des extra-terrestres. C’est la solution à tout ces années-ci, non? Des extra-terrestres qui manipulent notre réalité par curiosité scientifique, juste pour voir comment on va réagir. »

Du centre de la table, la voix retransmise du philosophe se fit entendre: « Non, plutôt… un groupe de… pas d’extra-terrestres, vraiment, mais… plutôt des êtres qui habiteraient une autre partie de la réalité, une partie qu’on ne peut percevoir. C’est l’interaction entre leur ‘zone’ de réalité et la nôtre qui donnerait lieu à toutes ces abominations. »

Vincent eut un petit rire: il avait autre chose en tête, visiblement.

« Pas mal, pas mal du tout », dit Courvier. « Et toi, Vincent, à quoi tu penses? »

« Quoi? Oh, c’est rien. »

« Non, vas-y, dis-nous, c’est important. »

« Ben… ah, c’est ridicule. » Sous le regard insistant de Courvier, il se résigna. « Ça me fait penser à un mauvais auteur. Le genre qui laisse des trous dans l’histoire sans s’en rendre compte, qui fait des erreurs stupides comme d’avoir un vieil arbre dans une pelouse même s’il avait dit plus tôt que la pelouse était sans arbres. Le genre d’auteur qui… qui cherche l’effet de choc et qui tue ses personnages parce que c’est la manière facile de choquer. »

Il se tut. Courvier le regardait, comme fasciné.

« C’est vrai que c’est un peu comme ça. Gunther, où vas-tu comme ça? »

« Euh.. bien… au petit coin. » Il était toujours gêné par les choses les plus simples. Il s’éclipsa sans demander son reste.

Courvier reprit: « Selon ton idée, alors, on serait des personnages. Quel genre d’histoire? »

« Voyons, perd pas ton temps, c’était juste une idée insensée. »

« Peut-être, mais dis-moi quand même. »

« Je le sais-tu, moi? Polar, ou horreur. Science-fiction, même. Comment je saurais? »

« Et pourquoi nous tuer alors qu’on est seulement des personnages secondaires, de toute évidence? La fillette kidnappée, le trafiquant mort… on n’avait rien à voir là-dedans, pas directement en tout cas. »

Vincent se prenait au jeu malgré lui:

« Par frustration, peut-être? Tiens, t’as déjà entendu des auteurs dire que leurs personnages prenaient le contrôle? Et s’il avait peur qu’on détourne le fil de l’histoire, avec notre enquête imprévue? »

Lisa intervint timidement: « Faut que j’y aille aussi. Je reviens tout de suite. »

Dans son dos, Vincent roula des yeux. Ces deux-là! Lui et le reste du groupe avait bien remarqué leurs allées et venues continuelles et les soupçonnait de se taper régulièrement une « petite vite » en cachette. Tous deux semblaient excités au plus haut point par le danger de la situation. Ça cesserait bien quand ils comprendraient réellement l’ampleur du danger. À moins que ce soit l’auteur qui leur dicte ces rencontres sexuelles pour épicer un peu l’intrigue? Bah! Manquait plus que ça: voilà qu’il faisait comme Courvier et commençait à prendre ses théories pour des réalités.

Courvier, justement, ne voulait pas lâcher le sujet:

« Horreur, tu disais? Faudrait pas, mais… C’est vrai que c’est possible, considérant les événements. »

« Y a rien de plausible là-dedans, et tu le sais. »

Une commotion se fit entendre, transmise par l’appareil de téléconférence. On y entendait des cris noyés par un curieux bruit blanc, un genre de grondement. Le philosophe ne lança qu’un cri cohérent: « Le feu! Le feu! » et Vincent compris qu’un incendie était en train d’engloutir le labo.

Il allait se lever quand il entendit un cri venant des toilettes, suivi du bruit anodin de la chasse d’eau. Lui et Courvier accoururent et trouvèrent la pièce vide.

« Où est-ce qu’ils sont allés? » demanda Vincent.

Courvier, blême comme la porcelaine de la toilette, lui fit signe d’approcher. Vincent regarda et pâlit à son tour. Un unique soulier à talon haut flottait dans l’eau du bol qui lentement s’emplissait d’un nuage de sang.

Courvier fixa sur lui un regard de chien perdu: « Horreur? »

« Horreur », conclut Vincent. Ils retournèrent à la salle de réunion et Courvier figea net:

« Où est Bertrand? »

« Ber… qui? »

« Bertrand! Il est venu à la réunion, non? »

Vincent se rappelait difficilement: « Bertrand? Oui… oui, il était là y a pas longtemps… il me semble. Je l’avais oublié! J’avais complètement oublié son existence! Il a presque pas parlé à la réunion, faut dire… Où est-ce qu’il est? »

« Qui? »

« Bertrand, le seul membre du projet à part nous deux qui est pas mort atrocement. »

« Bertrand? »

« Oui! C’est toi qui vient de me parler de lui. Bertrand, mon beau-frère! Non, mon cousin, je veux dire. Ou mon ami d’enfance? Je le sais pus! C’est comme si… »

Courvier sauta à la conclusion avec un plaisir pervers: « Comme s’il avait cessé d’exister? »

« Non! »

« Comme si l’auteur avait oublié de le faire parler depuis tantôt et que c’est comme s’il n’avait pas été là? »

« Non! Ça a pas de sens! »

« Tu sais, je commence vraiment à penser que ton idée a du mérite. »

« Mais on compte pour rien, d’abord? On est des pions? »

« Quelque chose comme ça. »

« C’est ta faute! C’est ta faute, espèce de débile! Pourquoi tu m’as embarqué là-dedans? Pourquoi t’es allé nous mettre le nez dans ce qui nous regardait pas? »

Ses lèvres étaient retroussées au-dessus de ses dents jaunes de fumeur. Il tira le révolver de l’étui sous son épaule et tira sur Courvier du même geste. Dans sa rage, il manqua son coup. La balle creusa un sillon dans le côté du cou de Courvier, qui eut l’air extrêmement peiné pendant une seconde et demie, avant que Vincent lui loge une balle en plein front.

Il y eut le bruit mât du corps de Courvier sur le sol, puis le silence. Vincent réfléchissait furieusement. Une histoire d’horreur, des personnages mal développés… Il repensait à son enfance: des clichés, rien que des clichés.

Quelle était la manière facile de terminer une histoire d’horreur? Tuer le personnage principal. Lui, en l’occurrence. C’était toujours l’ex-policier qui était le personnage principal. Sans doute était-il censé résoudre une énigme conventionnelle jusqu’à ce que Courvier vienne l’impliquer dans ce damné Projet.

Tuer le personnage principal, alors. La mort pourrait frapper n’importe quand, n’importe comment. L’auteur ne se souciait clairement plus de la vraisemblance. Et ça ne serait sûrement pas joli.

Pas question de jouer le jeu. Vincent pressa le canon contre sa tempe, ajusta l’angle pour être sûr de ne pas manquer son coup. Sa vie défila devant ses yeux, et c’en était à pleurer: elle n’avait été qu’esquissée, des grands pans en étaient absents, et les quelques bouts qui restaient étaient d’un symbolisme maladroit. Il s’imaginait l’auteur qui l’avait écrite ainsi, cet auteur qui n’avait trouvé mieux à faire que d’exterminer ses personnages un à un, cet écrivain incompétent, adolescent frustré sans doute, qui lui concoctait en ce moment une fin affreuse, écrite noire sur blanc d’un vieux stylo quelconque acheté à deux dollars la douzaine. Il ne voyait plus la pièce devant lui: il ne voyait que ce stylo hypothétique, dansant sa danse meurtrière, traçant les dernières phrases de sa vie.

Il pressa la gachette, espérant de tout son être que la balle lui traverse le cerveau avant que le stylo n’atteigne le point final.

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