Porteurs de tradition – capsules

© Éric Gauthier 2004

En 2004, j’ai participé à l’événement « Porteurs de tradition » sur l’avenue du Mont-Royal. Nous étions quatre conteurs à déambuler pour raconter aux passants de courts récits inspirés par l’histoire du quartier. Notre mandat était de présenter certaines figures traditionnelles tout en faisant le lien avec les réalités de la vie moderne. On m’a confié la figure du quêteux.

Nous avions plusieurs rencontres préliminaires pour générer des idées ensemble; entre ces rencontres, il revenait à chacun de composer son propre matériel. Vous trouverez ci-dessous deux des capsules que j’avais préparées. Ces versions écrites n’étaient qu’un point de départ; sur la rue, il fallait que ça sonne naturel et non récité, et il m’arrivait souvent d’écourter ou d’improviser des variations.

La drave

Vous avez deux minutes? Prenez le temps de regarder les voitures un peu, et les passants. À quoi ça vous fait penser? Moi, ça me rappelle une rivière; ça coule sans arrêt.

Sur cette rue-là, il y a le bonhomme Zéphirin qui a vécu, il y a longtemps déjà. Lui a connu ça, les rivières. Dans son temps, c’était un petit village qu’il y avait ici. Juste où se trouve le parc Laurier maintenant, il y avait une carrière à l’époque, la Dubuc & Limoges. On en tirait de la belle pierre grise qui a servi à bâtir bien des édifices ici en ville. En fin de journée, les travailleurs rentraient souvent chez eux nu-pieds dans la poussière, et à cause de ça on les appelait les pieds-noirs. Il y avait aussi des tanneries dans le coin, et ceux qui travaillaient là se faisaient appeler les nombrils-jaunes. Les pieds-noirs et les nombrils-jaunes se faisaient souvent des bagarres au coin St-Laurent, à l’hôtel Vallières et au Wiseman aussi. Le bonhomme Zéphirin, quand il était tout jeune, il charriait des messages de défi entre les deux gangs.

Ses belles années, ça a été quand il est parti faire la drave. Les bûcherons allaient jeter sur les rivières des billots par centaines, des pitounes, qu’on appelait ça des fois. Zéphirin guidait tout ce beau bois-là sur le courant, de ruisseau en rivière en rivière encore plus grande, jusqu’aux moulins à scie. Imaginez, toute cette belle matière première qui se précipitait vers son destin, pour devenir des maisons et abriter la vie et les rêves des nouveaux arrivants.

Mais les bonnes choses, ça dure pas. Zéphirin s’est pris un méchant coup sur la tête, un soir dans une taverne, et après ça il manquait d’équilibre. Le métier de draveur était rendu trop dangereux pour lui. Une chose a mené à l’autre, et Zéphirin a fini par se retrouver quêteux, un quêteux qui s’ennuyait fort de la drave.

En 1892, après quelques jours passés à quêter dans le sud de l’île, il a décidé de revenir au village ici. Eh bien la première chose qu’il a vue en arrivant, ça a été des chariots, et des chariots, et encore des chariots, tous décorés de guirlandes et emplis de pierres grises. Tous ces chariots-là, cent cinquante en tout, étaient tirés par des chevaux d’une élégance rare, la crinière pleine de fleurs et de rubans. Zéphirin s’est approché et on lui a expliqué ce qui se passait: les Pères du Très-Saint-Sacrement voulaient se construire une chapelle, et les pieds-noirs avaient décidé de leur fournir la pierre.

Zéphirin a regardé les chariots qui avançaient dans les rues, avec les habitants et leurs enfants qui couraient tout autour, et il s’est dit que c’était un peu comme la drave, au fond: des milliers de pierres grises endimanchées qui coulaient dans les rues pour aller construire un édifice qu’on pourrait admirer longtemps après. Il a grimpé sur un chariot et s’est laissé porter jusqu’à l’hôtel de ville, où il y a eu une belle cérémonie officielle. Puis, toute la procession s’est remise en route, a descendu Saint-Laurent, a fait un bout sur Sherbrooke, a remonté par St-Denis pour enfin rembarquer sur Mont-Royal et se rendre à l’emplacement de la fameuse chapelle, coin Berri. Les Pères ont accueilli les pieds-noirs avec la larme à l’oeil. Zéphirin aussi était drôlement content: d’abord que les gens étaient de bonne humeur, il s’était fait un bon montant à quêter, du haut de son chariot. Ce soir-là, il a rêvé que la même procession faisait le tour du pays et qu’il partait en tournée avec eux autres.

Maintenant, c’est sûr, l’île est pleine de maisons et d’édifices, et on ne bâtit plus comme on a déjà bâti. On ne voit plus ça, des rivières pleines de billots: les pitounes, la drave, ça ne se fait plus – quoique dans les discothèques sur St-Laurent, il y en a qui draguent les pitounes, mais c’est pas la même chose. La drave, c’est du passé, et on ne reverra pas non plus les pierres descendre des carrières dans des chariots tirés par des chevaux.

Je sais pas pour vous autres, mais moi j’aurais aimé voir tout ça. Je suis un grand nostalgique; je m’ennuie même des choses que j’ai pas connues. Mais là où je me console, c’est chaque matin, du lundi au vendredi. Ces matins-là, les rues s’emplissent; je vois les gens qui s’en vont vers leurs bureaux pour y bâtir des nouveaux logiciels, pour échafauder des projets de loi, pour vendre des assurances et d’autres choses qu’on peut pas toucher. Je vois ceux qui vont travailler dans les restaurants et les magasins et les hôpitaux. La nouvelle matière première, c’est leur matière grise à tous ces gens-là, c’est leur patience et leur savoir-faire. Chaque matin, je vois le flot des voitures quand les gens du Plateau vont bâtir leur avenir, et je me dis que si j’ai jamais vu la drave, j’aurai au moins vu ça.

 

La sagesse du vieux Barnabé
(adapté d’une histoire traditionnelle)

Dans la vie, c’est bon de connaître quelqu’un de plus sage que soi. Pour moi, cette personne-là, ça a été un quêteux qui s’appelait le vieux Barnabé.

Lui avait connu le temps où il y avait encore un service de tramway sur l’île de Montréal. Il y en avait une ligne qui roulait le long de l’avenue du Mont-Royal; au coin St-Denis, les câbles tissaient une grande toile d’araignée au-dessus de l’intersection. Le tramway a roulé jusqu’en ’59; rendu là, ils ont fait un défilé d’adieu à l’occasion duquel ils ont même ressorti la toute première voiture électrique du réseau, le « Rocket », comme ils l’appelaient. Après, ils ont ôté tous les cables et les rails puis, en ’66, ils ont ouvert le métro.

Le vieux Barnabé avait trouvé ça triste un peu, de voir arriver le métro. Il avait vu l’inauguration sur une tévé de magasin, avec le maire Drapeau, et des dignitaires de la république française, et le Cardinal Léger qui bénissait le métro au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Barnabé trouvait ça dommage, que les gens se mettent à voyager dans des wagons d’où on ne voyait pas défiler les maisons. Lui, avant le métro, avait eu l’habitude de passer ses grandes journées près du terminus Fullum, à regarder les gens embarquer et débarquer.

Quand je vous dis que c’était un homme sage… Par un beau jour de fin d’été, il était assis là, à l’ombre du terminus Fullum, occupé à sabler sa jambe de bois, parce que des petits farceurs y avaient gravé leurs initiales pendant sa sieste. Il avait posé devant lui sa tasse en métal, qui faisait toujours un si beau son quand on lui donnait des sous. Habitué comme il l’était, il pouvait compter son butin à l’oreille.

Une pièce est venue tinter dans la tasse, et Barnabé a vu devant lui une paire de jambes qu’il ne connaissait pas. Il a levé les yeux et a remercié le nouvel arrivant qui lui a dit:

— Dites-moi donc, monsieur, ils sont comment, les gens du quartier? Je viens tout juste d’arriver en ville, et j’aimerais savoir à quoi m’attendre.

Barnabé a pris le temps de le dévisager et lui a répondu par une question:

— Ils étaient comment, les gens, dans la ville que vous venez de quitter?

Le nouvel arrivant a soupiré et dit:

— Ah, c’étaient des gens paresseux, les plus égoïstes que j’ai jamais connus. Je suis content de les avoir laissés derrière.

Barnabé a hoché la tête lentement et lui a dit:

— Hé ben, ça me fait de la peine de vous décevoir, mais vous allez voir qu’ils sont pas mal pareils icitte.

Le gars est parti d’un pas lourd. Barnabé s’est dit que l’argent rentrait pas mal aujourd’hui. Son souper était couvert: il savait que le gars du magasin lui aurait mis un petit quelque chose de côté, comme à chaque dimanche. Encore un peu d’argent, et il pourrait se payer un certain petit luxe, la seule vanité qu’il se permettait.

Il rêvassait à ça quand une autre paire de jambes inconnues s’est arrêtée juste devant lui. Il a tendu sa tasse, une pièce est venue y tinter, et le nouvel étranger lui a dit:

— J’aurais bien une question à vous poser. Je suis nouveau en ville, voyez-vous, et j’aimerais savoir comment sont les gens du quartier.

Barnabé lui a demandé, pour voir, comment étaient les gens dans la ville qu’il avait quittée. L’étranger a poussé un soupir et a dit:

— Ah, c’était du bon monde. Vaillants, honnêtes, des gens qu’on pouvait être fier de compter parmi ses amis. Ils vont me manquer, c’est sûr.

Le vieux Barnabé lui a souri et lui a dit:

— Inquiétez-vous pas, monsieur, les gens du quartier, vous allez voir qu’ils sont pas mal pareils.

L’étranger l’a remercié et s’en est allé. Le vieux Barnabé a continué à regarder les tramways qui allaient et qui venaient, les gens du quartier qui embarquaient et débarquaient. De temps en temps, on entendait une pièce sonner dans la tasse. Barnabé comptait son argent à l’oreille, et quand il en a eu suffisamment, il s’est levé et est parti la tête haute en direction de chez Tony Pappas, pour faire cirer son unique chaussure.

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