Les Disciples de la Seconde Bouche

© Éric Gauthier 2005


J’ai composé la première version de cette histoire pour la conter au lancement du roman La dernière tentation du lys, de Jean-Marc Massie. L’auteur nous avait invités, quelques confrères et moi, à nous inspirer librement de son univers. J’en ai donc profité pour lui emprunter la Démembreuse. Le texte ci-dessous est une version retouchée, un peu plus étoffée et littéraire que la version orale.

Pour chaque mutation qui s’avère utile, il y en a des dizaines vouées à l’échec.

* * *

Quelque part dans Chosemont, on peut trouver un bar obscur qui ressemble exactement à tous les petits bars obscurs que vous avez déjà vus. Le barman de celui-ci, par contre, sort de l’ordinaire. C’est un homme ni jeune ni vieux. Ses cheveux sont rasés très court et il porte toujours, mais toujours, des gants.

Il écoutera attentivement tout ce que vous avez à lui dire. Il vous servira verre après verre avec l’assurance du connaisseur: les drogues de toutes sortes lui sont familières. Ses mains évolueront au-dessus du bar sans la moindre hésitation, et vous remarquerez sûrement ces gants de cuir fin qui les couvrent. Et si vous insistez juste assez, et que vos propos sont particulièrement intéressants, il consentira peut-être à les enlever (avec grand soin) et à vous raconter son histoire.

Ses mains ont ceci d’incroyable qu’elles ont des phalanges absentes. La première phalange de chaque doigt — celle qui se trouve le plus près de la paume — n’y est plus. Les pouces, eux, sont intacts, tout comme les deuxièmes et troisièmes phalanges des autres doigts. L’effet en est saisissant. Son histoire ne l’est pas moins.

* * *

Le barman s’appelle Julien. Il y des années de cela, du temps où ses mains étaient encore entières, il étudiait la philosophie. Il s’était inscrit au doctorat et se consacrait tout entier à la recherche de la Vérité. Jusque là, ses cours lui avaient apporté le doute, le souci, la migraine et, à l’occasion, l’angoisse: mais de Vérité, aucune.

Pour combattre la déprime, il s’était inventé une sorte de sport extrême: la pharmaceutique de haute voltige. Il s’y appliquait avec le plus grand sérieux. Sous la tutelle de certains amis peu scrupuleux, il avait appris comment contrefaire des prescriptions et combiner certaines drogues pour un effet maximal. Il passait le plus clair de ses journées dans un état second, blême et tremblant, porté à se prendre de fascinations soudaines pour les choses les plus ordinaires.

Il combinait les substances selon une technique uniquement sienne. S’il prenait une drogue qui l’excitait trop, il s’administrait un calmant pour compenser. Si le calmant avait pour effet de le rendre frileux, il prenait quelque chose pour se réchauffer, et ainsi de suite. Il se créait ainsi une chaîne où chaque drogue venait contrer les effets secondaires de la précédente. Ce qu’il y avait de beau là-dedans, c’était qu’il réussissait parfois à ce que les effets secondaires de la dernière drogue soient annulés par la première qu’il avait prise, et ainsi la boucle était bouclée.

Un tel hobby lui amenait de drôles de fréquentations. C’est ainsi qu’il se trouva un soir dans un petit événement discret, mi-party, mi-exposition, qui se tenait à la Calèche du Sexe après les heures d’ouverture. On avait disposé ça et là quelques vieux divans éclairés par des lampes de couleur. Un DJ tissait une atmosphère surréelle. Les oeuvres exposées étaient en fait des jeunes gens en sous-vêtements qui se promenaient au travers de la foule, leurs corps peints de mots et d’images. Si on les interpellait, ils se joignaient de bonne grâce aux conversations, mais ne pouvaient discuter que d’un sujet chacun. Julien s’était vite épris d’une jeune fille à la peau couverte de petits oiseaux. Quand il était près d’elle, ses sens altérés lui faisaient sentir le bruit et le vent de toutes ces ailes peintes sur son corps; de plus, il aurait pu jurer qu’il y avait quelque chose de délibérément aguichant dans la manière dont elle relatait la tragédie du Hindenburg.

Quelqu’un vint la chercher et Julien se retrouva seul à nouveau. Attristé, il porta son attention sur la personne la plus proche: une femme élancée dont émanaient à la fois la lassitude et le danger. Il entama la conversation par un commentaire qu’elle sembla trouver fort drôle. Au fil de leur échange, Julien comprit qu’elle riait surtout de lui, mais ça ne le dérangeait pas. Il était subjugué. Elle était d’un cynisme rafraîchissant qui ne ressemblait au cynisme de personne d’autre. Bien plus: Julien sentait qu’elle avait un vécu hors du commun. Il mourrait d’envie d’apprendre ce qu’elle avait appris.

En fin de soirée, quand il lui demanda son numéro de téléphone, elle prit le sien plutôt. Elle partit sans plus un mot et Julien réalisa qu’il ne savait pas son nom. Il demanda à qui voulait bien lui parler et on lui dit qu’il avait fait la connaissance de la Démembreuse.

Le cocktail de drogues du lendemain matin (pour contrecarrer l’alcool de la veille) lui fit quelques trous dans la mémoire. Il ne se rappela la Démembreuse que trois jours plus tard, quand elle lui téléphona. Elle lui demanda s’il cherchait toujours la vérité et l’invita chez elle le soir même.

Quand Julien se présenta chez elle, il la trouva allongée sur un énorme coussin au centre d’un salon autrement banal. Elle lui fit signe de s’approcher. Il s’allongea à côté d’elle, assez près pour capter son odeur.

Elle prit quelques minutes pour le mettre à son aise. Sans hâte, elle lui murmura à l’oreille une vérité qu’elle avait apprise. Ce faisant, elle prit la main gauche de Julien et — le plus délicatement du monde — lui ôta la première phalange de l’auriculaire gauche.

Julien garda le silence durant toute la procédure. L’échange terminé, il se leva, contempla la Démembreuse à son aise et lui dit:

— Merci. Ça valait une phalange, même si… ça me rend pas la vie plus facile.

Et elle de dire:

— Reviens dans une semaine, et on verra.

* * *

Julien passa une semaine difficile. Rien ne retenait son attention. Chaque jour à dix-neuf heures quinze, il allait s’asseoir sur un banc du Parc Lafontaine et contemplait les nuages pour essayer d’y lire le présent. Il s’impatientait de revoir la Démembreuse.

Le jour venu, il marcha jusque chez elle au lieu de prendre le métro, histoire de mieux savourer le moment. Il la trouva sur son coussin où ils s’adonnèrent au même manège que la semaine précédente, cette fois avec la première phalange de l’annulaire gauche. Julien fut fasciné par les dires de la Démembreuse, mais il ne se sentit pas mieux pour autant. Il lui restait encore cette soif brûlante avec laquelle il était né, cette soif de savoir de l’enfant qui n’a jamais arrêté de poser des questions.

Il y retourna, semaine après semaine; chaque fois, les vérités de la Démembreuse lui ouvraient de nouvelles possibilités, mais rien ne le satisfaisait tout à fait. Vint le jour où il ne lui resta pour doigts intacts que l’index droit et les deux pouces. Voyant son inquiétude, la Démembreuse préleva sa phalange, puis lui dit à peu près ceci:

« J’aurais aimé t’être plus utile. J’espère que tu retiendras quand même ce que je t’ai enseigné. Ce qui est clair, c’est que t’es le genre de gars qui a besoin d’entendre la vérité de la bouche de quelqu’un d’autre. Ça te suffirait pas de la trouver par toi-même: probablement que tu y croirais pas. T’es fait comme ça, on dirait. Mais… t’as remarqué comment les gens parlent? Tu leur demandes comment ils vont, ils disent que ça va, mais ça veut rien dire. Ils pourraient avoir des choses valables à dire, mais ils peuvent jamais parler très longtemps sans se réfugier dans la météo ou un autre sujet bête et rassurant.

« Mais comme il y a une zone du cerveau qui commande la parole, il y a sûrement une partie de cette zone-là qui s’occupe de la pluie et du beau temps. On m’a justement refilé la recette d’un cocktail chimique qui est censé neutraliser cette partie-là pour forcer les gens à dire des choses intéressantes, des choses vraies. C’est pas encore au point comme technique, et j’ai ni l’expertise ni l’intérêt pour explorer ça moi-même, mais pour toi, l’expérimentation chimique, c’est un jeu, non? »

Elle lui tendit quelques feuilles brochées couvertes d’une écriture nerveuse. Julien les prit d’une main tremblante, se leva et dit:

— Merci. Merci beaucoup. Ça valait une phalange, et… on sait jamais. Peut-être que ça va me rendre la vie plus facile.

* * *

Julien passa la semaine suivante enfermé chez lui, dans une frénésie scientifique. En tout ce temps il ne vit la lumière du soleil que deux fois, par accident. Les formules griffonnées de son prédécesseur inconnu relevaient de concepts aux limites de sa compréhension.

Ayant maîtrisé la théorie autant qu’il le pouvait, Julien passa à l’expérimentation. Au prix d’efforts ingénieux, il se procura deux singes auxquels on avait appris à s’exprimer par signes: il lui fallait des cobayes capables de langage. Il fit boire son cocktail chimique au premier, nota les résultats, révisa la formule en entier, puis la testa sur le deuxième. Les résultats furent à la fois décevants et terribles; leur divulgation ne servirait à rien sinon à déprimer le lecteur et troubler son sommeil.

Il en apprit tout de même assez pour passer à des cobayes humains. Heureusement, il avait quelques amis prêts à prendre n’importe quelle drogue en autant qu’elle soit nouvelle ou qu’elle vienne tout juste de revenir à la mode. Leur participation lui permit d’élaborer une formule qu’il croyait finale, mais ils s’en trouvèrent trop usés pour servir au test ultime.

Il fallait un dernier cobaye. Après réflexion, Julien décida de renouer avec un obscur cousin germain, un homme bien intentionné mais ennuyeux à en mourir.

Julien était impatient d’obtenir des résultats confirmés et de rehausser sa crédibilité. Il organisa chez un ami peintre une soirée de cartes où il invita ledit cousin ainsi que deux êtres illuminés qu’il considérait comme des collègues.

Tous les cinq s’installèrent au salon. De grandes toiles abstraites couvraient les murs. Des fauteuils mous et arrondis s’enfonçaient dans le tapis shag. Des cocktails avaient été disposés au centre sur une table ronde, basse et d’un vert hideux. (Le kitsch était in, c’est-à-dire que chacun recherchait pour son décor des objets assez démodés pour être à la mode, mais pas si démodés qu’ils en étaient réellement démodés.)

Julien avait versé son « sérum de vérité » dans le verre de son cousin et désespérait d’en constater les résultats. Le cousin, en grande forme, clamait bien haut ses opinions sur la température et les voisins bruyants. Les autres, fascinés de partager un verre avec un être si ordinaire, le bombardaient de questions et cachaient tant bien que mal leur amusement face aux réponses.

Le cousin était au milieu d’une longue tirade sur l’état des routes quand quelque chose d’étrange se produisit. Il eut un petit hoquet et affirma soudain: « Au fond, l’avenir de notre société repose sur les permanentes des grand-mères qui parcourent la province en autobus ». Il entreprit ensuite d’étaler pour ses interlocuteurs perplexes les bases de son raisonnement. Ses arguments étaient simples mais solides: sa conclusion, une fois expliquée, était brillante.

La soirée fut un succès retentissant. Le cousin de Julien disait ce qui lui passait par l’esprit et tous étaient suspendus à ses lèvres. Il émit quelques opinions surprenantes sur la maternité, rationalisa sa crainte de la mort, critiqua l’oeuvre du peintre et partit sans s’être aperçu de la transformation dont il avait été l’objet.

Julien était aux anges, voyant venir le jour où toutes ses théories seraient reconnues publiquement. Il s’empressa d’organiser une autre rencontre, puis une autre encore; l’événement devint hebdomadaire. Sous prétexte d’une partie de poker ou d’une location de films, on invitait le cousin et on guettait la moindre perle de sagesse qui s’échapperait de ses lèvres. Le lendemain, on en discutait pendant des heures.

C’est lors d’une de ces soirées que Julien remarqua un phénomène extraordinaire. Son cobaye de cousin était alors lancé dans un discours savant sur la forme de l’univers. Julien regardait sans trop écouter; le sujet le laissait plutôt froid. C’est alors qu’il remarqua dans la bouche du cousin ce qu’il n’avait pas vu plus tôt: une seconde bouche, minuscule, sur le bout de la langue. Julien, sidéré, retint son souffle et fit appel à toutes ses capacités de concentration. Il figea son regard jusqu’à ce que son univers entier se résume à cette miraculeuse seconde bouche qui, elle aussi, parlait.

Peu à peu, Julien put déceler la voix de la seconde bouche, en contrepoint de la première. L’effet rappelait un peu ces chanteurs de gorge qui arrivaient à produire deux notes en même temps. La seconde bouche, elle aussi, parlait de la forme de l’univers, mais ramenait tout ça à des dimensions humaines. Julien s’en trouvait profondément touché.

Lors de la discussion suivant le départ de l’idiot savant, Julien comprit qu’il avait été seul témoin de ce miracle. Les autres n’avaient rien remarqué. Ils se montrèrent sceptiques quand il leur révéla sa découverte mais, au fond, ils ne demandaient qu’à y croire.

À la rencontre suivante, quand le prodige ouvrit la bouche, les sceptiques se rendirent à l’évidence avec joie. Il y eut un moment embarrassant où le cousin de Julien s’aperçut que tous avaient le regard fixé sur sa langue. Chacun fit un effort pour regarder ailleurs et le moment fut vite oublié.

Bien que tous avaient constaté l’existence de cette seconde bouche, personne n’avait réussi à en saisir les paroles. Il en revenait donc à Julien de l’écouter et de retenir, puis transcrire, tout ce qu’elle disait. Il atteignait ainsi un statut d’exalté: son cousin était devenu prophète malgré lui, et Julien devenait l’interprète de sa parole si précieuse. Leurs rencontres hebdomadaires prenaient une toute autre dimension.

Les membres du cercle savaient bien à quel point ils étaient privilégiés. L’un d’eux suggéra de partager la sagesse de la seconde bouche, jugeant qu’il serait égoïste de garder pour eux seuls de telles vérités. On accepta à condition de préserver leur anonymat à tous. Il fallait bien protéger leur source, après tout.

L’un d’eux travaillait dans une usine où l’on triait, traitait et empaquetait les oeufs. Il se porta volontaire pour la dissémination. Le procédé était simple. Julien écoutait les vérités de la seconde bouche, les transcrivait et les réduisaient à leur essence, deux ou trois phrases souvent cryptiques. Quelques membres recopiaient ces phrases sur des petits carrés d’un papier très fin, au bas duquel ils écrivaient en guise de signature: « — Les Disciples de la Seconde Bouche ». D’autres membres du groupe achetaient des oeufs, les perçaient, les vidaient, puis glissaient un message roulé serré dans chacune des coquilles vides. Le brave volontaire apportait toutes ces coquilles avec lui au travail où il regardait passer les douzaines d’oeufs. Mine de rien, il y glissait les oeufs à messages; un à toutes les douze douzaines, pas plus. Ainsi la vérité faisait son chemin vers les épiceries et les dépanneurs.

Les résultats ne tardèrent pas. Des gens de toutes sortes trouvaient des messages dans leurs oeufs: certains n’en disaient rien, mais ils faisaient exception. Les autres en discutaient dans le métro, dans les bars et dans les bureaux autour des machines à café. La presse alternative s’en régalait. On en parlait à la radio pour remplir un vide entre chansons et commanditaires: il y avait toujours des vides à remplir. Ces messages et leurs mystérieux auteurs piquaient la curiosité.

Les Disciples de la Seconde Bouche devaient faire preuve d’une grande vigilance pour éviter qu’on les identifie. Ils se mirent à varier le jour et le lieu de leurs rencontres. Ils infiltrèrent deux autres usines à oeufs de manière à alterner leurs canaux de distribution.

La société des Disciples prit dans l’imagination populaire des dimensions mythiques, un peu comme les Rosicruciens au XVIIème siècle. Nombreux étaient ceux qui voulaient en faire partie, mais personne ne savait où trouver les Disciples. Ceux qui disaient en être se révélaient, du fait même, comme des imposteurs, puisque jamais un vrai Disciple ne s’identifierait publiquement.

* * *

Tout se déroulait dans un étrange status quo jusqu’à ce que Julien remarque, lors d’une de leurs séances hebdomadaires, un phénomène extraordinaire. La seconde bouche qui se trouvait sur la langue de son cobaye était elle-même munie d’une langue, naturellement… mais sur le bout de cette seconde langue, Julien voyait maintenant une autre bouche.

Cette troisième bouche parlait elle aussi, et au long de la séance Julien comprit qu’elle s’exprimait en devinettes. Il en nota quelques-unes sans rien dire aux autres, qui n’avaient rien remarqué. Il préférait attendre à la semaine suivante pour leur en faire part; ça lui laisserait le temps de réfléchir.

La semaine suivante, il ne dit pourtant rien, car il fut témoin d’un phénomène extraordinaire: sur le bout de la langue de cette troisième bouche, une quatrième bouche s’était formée. Celle-ci s’exprimait en haïkus.

Julien en eut un frisson, mais il fut encore plus déconfit la semaine suivante quand il remarqua un phénomène extraordinaire: une cinquième bouche qui semblait contredire tout ce que disaient les autres. La semaine suivante, une sixième bouche se manifesta qui parlait dans une langue inconnue.

Les Disciples continuaient leur routine sans connaître le malaise qui gagnait Julien peu à peu. Certains avaient bien remarqué sa concentration défaillante, mais nul ne se doutait du cauchemar d’interprétation dans lequel il s’enfonçait.

Puis, après une séance somme toute plutôt banale, Julien, unique interprète de la Seconde Bouche, disparut.

On appela chez lui: aucune réponse. On appela chez ses parents; on essaya les hôpitaux et les asiles psychiatriques. On plaça des annonces cryptiques dans les journaux. On confia à chacun des disciples un coin de la ville à fouiller: aucune trace de Julien. On campa dans son appartement. On continua d’organiser les séances et d’écouter le prophète, mais les secrets de la Seconde Bouche restaient hors de compréhension.

Petit à petit, le groupe se désintégra. Le prophète, sans auditoire, reprit son train-train quotidien. Bientôt il ne lui resta plus qu’un vague souvenir d’avoir été important, d’avoir été, pour une brève période, quelqu’un digne d’être écouté.

* * *

Quand Julien fut certain d’avoir été oublié, il revint en ville. Nul ne sait où il était parti durant tout ce temps; on ne peut dénicher quelques rumeurs à ce sujet, chacune plus invraisemblable que la précédente. Quand à la raison de sa disparition, il la donne volontiers en conclusion à son histoire. Lors de sa dernière séance, alors qu’il s’enfonçait de plus en plus dans son fauteuil et dans le désespoir, il avait été témoin d’un phénomène extraordinaire: l’apparition d’une septième bouche, minuscule à en faire peur. Julien arrivait tout juste à la voir et l’entendre, par un miracle de concentration. Le message de cette septième bouche était venu tel un coup de grâce:

« La seule certitude que t’as, c’est la certitude de ton incertitude. »

Comprenant enfin qu’il n’y avait plus rien à espérer de cette expérience manquée, réalisant que les dires de son cobaye n’avaient été, après tout, qu’incertains, Julien s’était exilé sans plus attendre.

C’est au retour de cet exil qu’il s’est fait engager comme barman dans l’établissement obscur mentionné plus haut. L’ascétisme a fait de lui un homme maigre et calme; l’expérience a mis une lueur sagace dans son regard. L’état de ses mains le force à porter des gants, car la plupart des gens ne sont pas prêts à contempler de telles anomalies.

Son silence invite les confidences, de sorte que les histoires de milliers de clients passent par ses oreilles. Après tant de pratique à écouter son cobaye, il écoute maintenant les choses valables que chacun trouve à dire. C’est ainsi qu’il continue à rassembler, un à un, les innombrables morceaux de la vérité.

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