Comment je me suis retrouvée toute seule

© Éric Gauthier 2004

Ça fait que Shauna pis moi, on était assises à la table à pique-nique sur le bord du parc à côté de l’école sur l’heure du lunch, pis on se donnait les nouvelles de la gang, parce que je venais de manquer une couple de jours pour raisons de santé (faut pas croire aux rumeurs à ce sujet-là). Pis Shauna me contait une discussion pas mal savante qu’elle avait eue drette à c’te table-là avec Marie-Jo, pis Suzie, pis la petite nouvelle. Il s’en dit de la bullshit alentour de cette table-là, c’en est phé-no-mé-nal.

En tout cas, ça avait commencé avec Suzie qui parlait de ses crampes, tsé, ses crampes féminines, mettons. Elle a commencé à les avoir sur le tard, elle, vraiment sur le tard, pis ça la fait encore freaker un peu. C’est sûr que le sang, c’est pas drôle pour personne, d’abord.

Ça fait qu’elle mentionne comme ça que, la première fois qu’elle avait saigné, elle en était quasiment rendue à croire que ça lui arriverait pas à elle, pis sur le coup, pour un instant, elle avait pensé que c’était quelque genre d’indigestion ben grave qu’elle faisait. Ben drette-là, Marie-Jo se réveille d’un coup (elle écoute toujours la bouche ouverte pis les yeux dans le vague), pis elle se met à expliquer la passe de la farine Five Roses.

Ça a de l’air que pour la rendre vraiment blanche, c’te farine-là, ils la raffinent avec un procédé qui pardonne pas, avec des enzymes ou des acides ou des affaires de même. Ils ont une concoction qui perce ou qui désintègre la coquille du blé, un truc de ce genre-là. Je suis pas certaine des détails: je suis pas forte en chimie, pis je suis pas sûre que Shauna m’a tout raconté comme du monde.

En tout cas, le problème, c’est que leur concoction reste active après. Il en reste toujours un peu dans la farine, pis ça fait des choses à l’estomac, ça! Ou peut-être aux intestins, un des deux. En tout cas, ça use les parois pis à la longue ça peut même faire des trous microscopiques. Après ça, le système digestif devient pollué petit à petit pis on se sent de plus en plus mal.

La plupart des gens s’en rendent jamais vraiment compte, parce qu’il y a plein de choses qu’on mange qui annulent l’agent blanchissant dans la farine. Quand tu prends une beurrée de beurre de pinottes sur du pain blanc, par exemple, le pain est dangereux, mais le beurre de pinottes va aider à neutraliser les enzymes. Comme ça, tu peux en manger longtemps de cette farine-là. Ça tue lentement, comme la cigarette, mais en plus discret.

Marie-Jo a dit qu’elle avait connu un jeune (un ti-cul, sept-huit ans, tsé) qui en avait abusé, lui. Il avait bouffé trois pains tranchés complets en une semaine. Il aimait le goût, ça fait qu’il le mangeait straight. Ben ils l’ont enterré trois semaines plus tard dans un petit cercueil mal verni. Pauvre ti-cul.

La petite nouvelle, elle, elle croyait pas à ça. Elle disait que c’était juste une légende urbaine, comme la passe que t’es supposée exploser si tu bois du Pepsi par-dessus des bonbons pétillants (je sais pas s’il y a du vrai là-dedans, j’ai jamais osé essayer). Mais Marie-Jo s’y attendait à celle-là, pis elle a dit que c’était ben sérieux. Ça a l’air que le gouvernement serait au courant, mais la compagnie Five Roses, ils ont de l’influence, parce qu’ils existent depuis longtemps, dans le temps que le Québec s’appelait pas encore le Québec. Quand j’y pense, c’est pas impossible: la farine, en tout cas, c’est une vieille invention. Pis on a juste à voir la grandeur de la pancarte lumineuse au-dessus de l’usine de farine à Montréal pour comprendre qu’il y a un déséquilibre quelque part. Tiens, si j’avais été là, je leur aurais mentionné ça, aux filles.

Je l’ai mentionné à Shauna quand elle m’a répété leur conversation, en tout cas. Elle-même avait pas eu grand chose à dire sur le sujet, ce jour-là dans le parc, mais comme elle voulait paraître savante aussi, elle leur a dit que ça se pouvait, pis qu’il y avait un précédent pour ce genre d’affaire-là. Elle leur a parlé d’une céréale pour enfants dans les années 60 qui était bourrée d’un colorant qui se digérait ben mal, tellement que les enfants en vomissaient rouge pis que ça faisait peur aux parents pas à peu près. Moi, ça m’a pas impressionnée: je suis pas mal sûre que Shauna a pris ça dans un livre. Un roman, tsé, pas un livre sérieux.

Après ça, la petite nouvelle, pour pas être en reste, j’imagine, elle leur a fait remarquer que tout ce qu’on mange nous demande de l’effort. Faut mastiquer, faut avaler, faut digérer. Ça fait travailler nos organes pis ça les use, comme n’importe quoi d’autre. Autrement dit, juste de manger, ça nous tue à petit feu, comme n’importe quelle autre activité.

C’est fort: on avait une philosophe dans le groupe pis on s’en doutait pas.

En tout cas, Shauna m’a conté tout ça, leur discussion, pis ça m’a chicoté un peu. Je savais pas trop ce que je devais croire. Je le sais encore moins maintenant. On entend toutes sortes de potins pis de rumeurs pis de légendes urbaines, pis des fois c’est les choses les plus incroyables qui sont vraies. Moi, asteure, je prends pu de risques: je crois tout ce qu’on me dit.

Anyway. L’heure du lunch a passé, pis je suis allée à mes cours pendant que Shauna en fumait une dernière. Après les cours, en retournant à la maison, il a fallu que je passe par l’épicerie pour ramasser trois-quatre affaires. Avant, c’était mon père qui faisait ça, mais depuis qu’il a décidé qu’il voulait pu nous voir ma mère pis moi, ben vous vous doutez ben c’est qui qui a hérité de la corvée.

Ça fait que je passe à l’épicerie, pis j’achète du pain brun au lieu du blanc, pour faire changement, que je me dis. Rendue à la maison, ma mère est contente que j’aie pensé à l’épicerie. Je lui donne un bec sur la joue, pis je commence à mettre tout ça dans le frigo pis le garde-manger. J’aimerais ben que ma mère s’en occupe de l’épicerie, des fois, mais elle sort presque jamais de la maison. Il faut qu’elle fasse attention. Elle a les organes fragiles, qu’on dit. C’est héréditaire: il y a une de ses soeurs qui est même morte de rire v’là deux ans. Vrai comme j’suis là! Elle a eu une crise de fou rire pis ça a juste été trop pour son système. J’étais pas là quand c’est arrivé, mais un de mes cousins me l’a conté.

Donc: je suis en train de mettre la bouffe à sa place. Ma mère voit le pain brun, pis elle me demande pourquoi, d’abord que je sais ben qu’elle aime pas le goût du pain brun.

Moi, j’y pense pas trop, pis je commence à lui raconter toute la discussion que Shauna m’a dit qu’elle avait eue avec Marie-Jo pis Suzie pis la petite nouvelle, au sujet de la farine blanche.

Ma mère a trouvé ça drôle. Je sais pas si elle nous trouvait naïves, ou si elle nous trouvait carrément stupides pis qu’elle en désespérait, ou si ça lui rappelait toutes les choses ridicules qu’elle pis ses amies avaient cru dans leur jeunesse. Je le saurai jamais, mais en tout cas elle a ri, pis elle a ri, pis elle a ri, pis elle a ri, pis elle a ri…

… pis c’est comme ça que je me suis retrouvée toute seule.

 

Note de l’auteur: Je m’empresse de préciser que « la passe de la farine » est une pure invention de ma part, et que je n’ai absolument rien contre la compagnie mentionnée dans le texte. Je me suis amusé à écrire ce curieux monologue: il m’est tombé dans la tête tout d’une pièce, sans trop que je comprenne d’où il venait. J’imagine qu’il est dû en partie à mon intérêt parfois obsessif pour les légendes urbaines. Dans ce domaine, je ne saurais trop vous recommander de visiter Snopes, un de mes sites favoris pour départager le vrai du faux.

Ce texte vous a plu? Vous en voulez d'autres? Inscrivez-vous à mon infolettre: vous obtiendrez en cadeau une nouvelle inédite, vous recevrez du contenu exclusif à l'occasion, et vous serez avisé(e) de mes prochaines publications en ligne ou sur papier.